Avenue Academias, six heures du matin une portière qui claque, l’intérieur bruyant d’un vieux taxi mercédes couleur saleté, un poste radio grippé crachant la mélodie de cette vieille chanson, « kokino krassi », ou l’histoire d’un homme abandonné par sa femme et qui attend le retour improbable de cette dernière en buvant du vin rouge. Place Syndagma, la porte d’Hadrien, et puis très vite les cheminées et les rangées de fenêtres allumées des bateaux du Pirée. Le Pirée, port bordeliquement joyeux, à l’image de cette Grèce éternelle, berceau de l’Europe, où le mythe et la réalité s’enlacent, où l’Orient et l’Occident s’embrassent, où le passionnel et le sensuel l’ont emportés sur le rationnel. Le pont d’un ferry, qui à travers ses coups de trompes, cri, à tous ceux qui ont l’âme suffisamment poétique pour l’entendre, sa joie d’aller croise rune fois de plus, une fois encore, à travers la Polynésie grecque. S’éloigne alors Athènes, cette vieille belle dont le chaos est une invitation à se perdre et dans les recoins sombres de laquelle on se promet de revenir se frotter bientôt. Mais déjà, le navire pénètre dans la mer Egée, ou plutôt dans un océan de beauté. Le vent « meltemi » apporte alors dans son souffle cette phrase du grand romancier grec Nikos Kazantzakis : « heureux, l’homme à qui il a été donné, avant de mourir, de naviguer dans la mer égéenne. Fendre cette mer là, en murmurant le nom de chaque île, je crois qu’il n’est pas de joie qui, davantage, plonge le coeur de l’homme dans le Paradis ». Milieu de matinée, quelque part entre un ciel dégagé de nuages et une mer étale, quelque part au milieu d’un dégradé de bleus, allant du bleu à chanter du ciel au bleu à pleurer de la mer. Pointent à l’horizon les premières îles de l’archipel des Cyclades. Cinquante quatre îles au total dont trente neuf habitées, toutes étant d’anciens sommets de la chaîne montagneuse de Grèce continentale ayant décidés un beau jour de prendre le large. Archipel des Cyclades, du mot grec « kyklos », car lorsque ces rocs montagneux, se découvrant une vocation maritime, ont mis les voiles, ils ont formé un cercle autour de Délos, île sanctuaire où la mythologie veut qu’Apollon et sa sœur Artémis soient nés. Archipel des Cyclades, avec Naxos la luxuriante, Paros l’aride, Mykonos la décadente, Tinos la mysthique, Amorgos l’indomptable, Santorin la volcanique et toutes les autres. Archipel des Cyclades, où chaque île est un nouvel et unique continent à découvrir, mais dont l’indéfinissable beauté fait l’unité. Archipel des Cyclades qui rend évidente, même au plus convaincu des athées, l’existence de Dieu. Quinze heures, une passerelle, le pied qui touche la terre, un village cycladique, avec ses ruelles étroites donnant pour la plupart sur la mer, avec ses maisons blanches et cubiques, avec ses places abritées à l’ombre des tamaris et des mûriers, avec ses chats angulaires venus d’Egypte, avec ses cafés, et avec, assis aux terrasses des cafés, ses hommes épris de liberté. Justement, dix huit heures, peut-être plus ou un peu moins, la terrasse d’un café, « kafeneon » en grec, centre névralgique de la vie villageoise dans lequel on finit toujours par aboutir, bastion masculin où il faut entrer avec l’âme d’un voyageur, c’est à dire en acceptant de ne pas savoir quand on en repartira. Les hommes sont attablés, certains en « paréa » (en compagnie), derrière un verre de retsina ou un ouzo accompagné de metsès, participant à une conversation animée ou jouant au tavli, d’autres restant pendant des heures seuls et silencieux, au milieu de trois chaises la première pour s’asseoir, la seconde pour s’accouder, les barreaux de la troisième servant à reposer les pieds), fixant la mer et l’horizon, tout en dialoguant avec leurs doigts à l’aide d’un komboloi. Car le peuple grec est avant tout un peuple contemplatif. Certains, au jugement hâtif, ne verront dans le regard de ces hommes que le vide, alors qu’au contraire il s’agit du regard puissant d’hommes qui n’attendent rien, d’hommes qui n’espèrent rien, d’hommes libres fixant à la fois la vie et la mort. La radio renvoie depuis le fond du café la voix de Poulopoulos chantant un hassapiko sans âge. Je recommande un troisième ouzo avec du poulpe grillé. Ma montre s’est arrêtée et j’ai perdu toute mesure du temps. « Asto dialo i ora » (au diable l’heure), car je suis dans l’humeur d’être un peu comme les gens de ce pays sur lesquels le temps n’a pas prise, d’être pour quelques instants un enfant de cette terre où le temps ne se mesure pas au quotidien mais à l’éternité. Goethe avait raison dans ce qu’il disait que  » de tout les hommes les grecs sont ceux qui ont le mieux su rêver leur vie » et de me dire que je resterais bien rêver la mienne à leurs côtés.

Berkouk Yamina