L’histoire de cette voie ferrée est tourmentée et son exploitation peu banale. Ce petit train est un concentré d’Equateur, un véritable survol du pays aussi pittoresque qu’insolite. La ligne entre Rio-bamba et Alausi est un des seuls tronçons de voies ferrées ayant survécu, obstinément, aux éléments en colère. Elle a résisté aux efforts conjugués des terribles inondations de 1983, d’un tremblement de terre en 1997 et d’un glissement de terrain en 1998. Beaucoup de voies ont été endommagées voire emportées. Mais, la remise en service complète du réseau ne sera sans doute jamais réalisée car inutile tant la suprématie du réseau d’autocars est incontestable. La souplesse des itinéraires est un atout majeur dans ce pays aux intempéries fréquentes et variées. L’autocar peut inventer de multiples nouvelles voies utilisant même…des lits de rivières. Dans ce contexte, il est évident que le train ne sera bientôt plus qu’un souvenir. Lorsque la ligne était complète, elle reliait Quito à Guayaquil via Rio-bamba et Alausi. Ces rails étaient le trait d’union entre le monde intérieur de l’allée des volcans et l’océan pacifique. Le voyageur quittait Quito à 2850m d’altitude et traversait toute la diversité de paysages possibles en Equateur, jusqu’à Guayaquil, au niveau de la mer. Devant ses fenêtres, défilaient les régions montagneuses, les plateaux couverts de forêts et les couleurs bigarrées de la diversité des cultures. Il traversait la selva montagneuse, humide et inquiétante avant de surgir dans les plaines du golfe de Guayaquil. Depuis, la ligne a été amputée. Seule la portion de voie entre Rio-Bamba et Alausi a pu être sauvée. L’aspect mercantile n’est certainement pas étranger à la remise en service de cette ligne qui se termine dans le cul-de-sac du « Nariz del diablo ». Un billet vaut 15 USD par personne et le train qui ne circule pas tous les jours est toujours plein. Mais ce voyage est tout de même inoubliable à plusieurs titres. D’abord, le train lui-même est hors du commun. Il contient en majeure partie des…wagons à bestiaux. Il vaut mieux, tout de même, venir au moins une heure en avance afin d’avoir une place…sur le toit. N’hésitez pas car cette façon de voyager rend votre perception des paysages plus authentiques. Coté confort, tout est prévu. Aucune occasion de faire un peu d’argent ne se perd dans ce pays. Si vous trouvez que le toit est humide, dur ou froid, vous pourrez louer un coussin. Si vous n’avez pas eu le temps de prendre votre café, il vous attendra sur le toit. Si vous avez froid, on vous proposera tout un assortiment de gants et de bonnets. Et si en chemin, vous avez un petit creux, un des marchands ambulants intrépides vous proposeront les en-cas habituels sur tous les moyens de transports d’Equateur. Avis aux resquilleurs, les contrôleurs aussi sont du voyage et ne reculent devant aucunes acrobaties pour faire leurs travails. Une fois équipés et restaurés, au lever du soleil, le départ a finalement lieu…dans le désordre habituel. Il n’y a plus qu’à laisser voguer son regard vers ses paysages sans cesse différents, tour à tour majestueux, arides ou verdoyants. Le trajet ne manque pas d’anecdotes. Il faut assurer les marchands ambulants marchant sur les extrêmes traverses des wagons. Parfois, le train s’arrête en rase campagne pour faire une providentielle provision de bois mort ou pour dégager la voie. Il repart et serpente au gré du relief et des rues des villages. Vous passez au coeur des haciendas, des villages et des pâturages surprenant les habitants dans leur vie quotidienne. Le train longe parfois leurs intimités juste le temps d’échanger un bref signe de la main. La vitesse peu élevée, les soubresauts intempestifs ainsi que les falaises abruptes ajoutent à l’impression de dépaysement et de nonchalance. Après un dénivelé de 1000 m et 3 heures de route, le train entre en ville, comme s’il était une route, avant d’entrer en gare d’Alausi. Pour finir, ceux qui ont pris l’extension vers le fameux « Nariz del diablo » commence, alors, la descente pendulaire vers le fond de la vallée. Une curiosité de plus qui apporte les derniers frissons avant le retour. Je vous conseille le retour par le train plutôt que la route. En effet, les touristes rejoignent leurs autocars et poursuivent l eurs divers itinéraires, laissant le toit quasiment vide. Les guides qualifient ce périple « d’attrapes touristes ». C’est vrai que les autochtones sont rares sur le toit bondé. Mais n’est ce pas un peu réducteur ? Doit-on se priver de cette curiosité et d’un plaisir par pur snobisme ? Peut-être les guides sont-ils trop occupés à rédiger leurs approximatives brochures pour apprécier ? Peut-être sont-ils blasés de paysages sublimes ? Pour ma part j’ai adoré participer complètement à la micro-industrie de la débrouille. Je me suis empli les yeux de tous ces paysages et de toutes les scènes de la vie rurale qui ont défilé devant moi comme un documentaire vivant. Je n’oublierai pas tous ces instantanés de vies volés avec la tête au vent de la Cordelière des Andes.

GIMENEZ ALAIN