Venise peut paraître une destination surfaite, guimauve et surannée. C’est la destination à laquelle on ne peut échapper à l’occasion, par exemple, du dixième anniversaire de mariage. Messieurs, si comme moi, vous cédez sous la pression de madame, réjouissez-vous ! Venise est un enchantement. Point n’est besoin d’être esthète pour se rendre compte que Venise est un ravissement pour les yeux. Partout où le regard se porte, il croise des merveilles délicates de balcons fleuris, d’enchevêtrements de battisses médiévales et de ponts gracieux qui enjambent des petits canaux aux tracés improbables. En réalité, Venise est surprenante, envoûtante et vivante. Certes, Venise reste la destination romantique par excellence mais elle aussi une ville étonnamment dépaysante. A l’arrivée, par l’unique route, il faut se déposséder de son véhicule pour toute la durée du séjour. Un sacrifice impensable pour les citadins endurcis que nous sommes. Car telle est la règle. A Venise, les étrangers sont sûrement à pied à moins d’être venu avec votre barque personnelle. Il n’empêche que sans gondole, vous ne tromperez personne et que vous aurez toujours l’air d’un touriste. Après l’abandon de l’automobile, il faut enjamber le premier pont qui relie le présent moderne et urbain à la renaissance italienne. Car là est le prodige de Venise. En franchissant un seul pont, vous êtes ailleurs dans le temps et dans l’espace. Les seuls véhicules à moteurs sont les vedettes et les transports en commun sur les grands canaux : les vaporetto. Au bout d’un moment, l’architecture, les ruelles pavées et le silence effacent, même, la modernité des vêtements et l’illusion de la remontée dans l’histoire est totale. A pied, dans une ville construite sur des îlots, séparés par des canaux, il faut des ponts. Heureusement, il y a 400 ponts qui enjambent 117 canaux pour rejoindre 118 îlots. La ville est un véritable dédale. Ruelles et canaux s’entrecroisent sans aucune symétrie, sans aucune logique, pas même surréaliste. Seul un natif de la ville peut espérer trouver son chemin sans plan. Et même si vous en possédez un, vous finirez par vous perdre. Le sens de l’orientation est inutile. Mais, qu’importe ! Puisque c’est le plaisir ultime : Le jeu entre la ville et le promeneur. Parfois, le promeneur gagne quelques victoires et débouche sur la « campo » recherchée ou le pont ramenant vers le grand canal. Mais la plupart du temps, c’est Venise qui sera vainqueur. Soudain, apparus aux détours d’une ruelle, un canal minuscule mais infranchissable stoppe nette votre progression. A ce moment, il est vain d’essayer de rejoindre une ruelle que vous apercevez de l’endroit ou vous êtes. Il y a peu de chance pour que vous trouviez le chemin. La défaite est inévitable, mais le plaisir du jeu est immense. Voici quelques conseils pour trouver les incontournables. Après le pont du temps, vous trouverez sans trop de mal la « campo San Rocco » Ensuite il faut bifurquer à gauche vers le « ponte di Rialto » et son marché couvert. A partir du pont, trouver la place Saint Marc est très facile. Il est étonnant de déboucher sur cet espace aussi immense qu’inattendu dans cette ville où l’eau et les pavés se disputent la moindre surface. La place Saint Marc concentre la basilique Saint Marc, la tour de l’horloge et les fameux pigeons. La place est superbe. Si vous cédez à la tentation de boire un bon « espresso », attendez le coucher du soleil. Vous pourrez, ainsi, admirer les reflets du soleil jouant avec la façade de la basilique. Mais, il faudra en payer le prix. L’intérieur de la basilique est surprenant. Un subtil mariage réussi entre l’abondance d’enluminures et le raffinement. Les plafonds, les mosaïques et le retable sont des chefs d’oeuvres. Si vous visitez durant l’hiver, le bain de soleil sur le balcon est un réconfort appréciable. Le froid est si intense. Sur la Piazzetta attenante, se trouvent le palais des doges et l’ouverture sur la lagune. Il ne faut pas faire l’impasse sur le palais des doges et ses musées. La richesse de ce palais vous touchera d’une façon ou d’une autre. Au gré de vos déambulations parmi les escaliers et les balcons, se succèdent des salles étonnantes de grandeurs. Des grands maîtres de la renaissance tel que le Tintoret ou Paolo Véronèse ont enrichi le palais de peintures murales et de plafonds éblouissants. Beaucoup de salles contiennent des musés dont au moins un, vous intéressera : les armes, l’histoire ou celui du peintre Jérôme Bosch. Le point d’orgue est le passage par l’intérieur du pont des soupirs jusque dans les geôles de l’autre coté du canal. Avec la ballade sur le grand canal en « vaporetto », voilà, selon moi, l’essentiel pour un court séjour. Le reste dépend de vous. Au gré de vos envies, trouvez l’église perdue ou la place qui vous interpelle. Si votre bourse est garnie, vous pouvez vous offrir la promenade romantique en gondole. Sinon, résonnez madame. Les tarifs sont plus qu’élevés. Préférez vous perdre à pied et croisez les canaux. L’errance permet de s’affranchir du temps et de profiter de celui que l’on s’accorde : le temps de voir. Tout ce que vous verrez est la quintessence des siècles de raffinement de la renaissance italienne. J’ai le souvenir de Venise comme d’une ville enchantée où tout n’est que grâce et délicatesse. Comme dans un conte, l’enchantement se rompt lorsque vous retraversez le pont du temps vers le monde réel. Le retour est rude. L’agitation et le bruit sont agressifs. Le retour à l’hystérie du monde moderne est terrible. Telle est notre vie mais nul doute que je franchirai de nouveau le pont du temps pour retrouver ces impressions de délicieuses errances contemplatives.

GIMENEZ ALAIN