Les îles Galápagos. Quel nom magique évocateur d’aventure et synonyme de bout du monde ?
Quel endroit du globe a plus excité l’imagination que celui-ci ? Je n’ai pas échappé à ce syndrome et l’enfant que j’étais rêvait des îles Galápagos et de ses tortues géantes. En grandissant ce rêve s’est changé en un projet fou, lointain et presque inaccessible. Puis vint l’opportunité de voir cet archipel et de réaliser un des buts de ma vie d’adulte. Aujourd’hui, les îles Galápagos sont un rêve qui s’est transformé en souvenir à jamais gravé dans ma mémoire…à plus d’un titre d’ailleurs.
Jour 1 : Ile Baltra
Enfin ! Arrivée sur le sol des Galápagos. Les droits d’entrées sont exorbitants : 100 USD par personne. J’hésite entre deux théories. La sélection des voyageurs par l’argent ou le racket habituel des touristes occidentaux. Enfin, nous nous consolons avec l’idée que notre argent sert à entretenir et à financer le parc national. Plus tard, visite guidée de la station Darwin. Nous apprenons que les îles ont été découvertes au XVIème siècle et que personne n’y vivait auparavant. Les îles sont classées Parc national depuis 1959. A l’époque, il y avait 2000 habitants équatoriens et aucun touriste. En 1979, elles ont étés classés Patrimoine de l’Humanité par l’UNESCO. La population augmente jusqu’à 10 000 habitants vivant des retombées économiques dues à la visite de 40000 touristes annuels. C’est l’âge d’or, le juste équilibre entre la fréquentation du parc, le nombre d’autochtones et le respect de l’environnement. Aujourd’hui, 20000 habitants vivent en permanence sur les îles Baltra et Santa Fé et 70000 touristes sillonnent les eaux limpides du parc. Le nombre de touriste n’est pas vraiment un problème. La gestion du parc est intelligente et très bien organisée. Seules certaines îles sont accessibles tandis que les autres sont réservées aux scientifiques et à l’étude des espèces endémiques. Les déplacements se font en bateau agréés. Lors des visites à terre, le guide ne nous quitte jamais. Les itinéraires sont balisés et veillent à la sérénité des animaux. Le vrai problème est que le parc est victime de son succès auprès des populations autochtones. Il est devenu un nouvel eldorado pour les pauvres populations de l’Equateur. Malheureusement, le tourisme ne peut plus faire vivre autant de gens. Les Equatoriens des îles sont tout aussi pauvres que leur frères du continent. Pour vivre, ils doivent se débrouiller comme ils peuvent. Leur priorité est de survivre. Ils ont souvent recours à la pêche intensive voire au braconnage. Peu importe que les poissons soient protégés et que les terres soient défrichées pour des cultures, non endémiques, la réalité des indigènes est différente. La conscience de leurs îles est différente de celle du reste de la planète. Ils ne voient pas leurs îles comme un sanctuaire qui doit être préservé de toute ingérence extérieure mais simplement comme des terres cultivables et du gibier providentiel. Cette île est aussi leur pays. Plus tard dans la soirée, nous prenons nos quartiers dans notre bateau de  » Classe touriste supérieure « . Le confort est plutôt spartiate. La cabine sent le diesel et l’humidité à plein nez. La salle de bain est un mouchoir de poche mais a le mérite d’exister. Pour la douche, il faut être patient et se contenter du filet d’eau qui coule. Ce n’est pas à proprement parler l’idée que l’on peut se faire d’une croisière aux Galápagos. Celle-ci à un goût d’aventure. Le repas du soir est excellent. Nous prenons congé de nos 10 autres compagnons pour une nuit de repos bienvenue. Elle fut, cependant, de courte durée. Nous sommes réveillés à 2 heures du matin par les moteurs. Afin de rentabiliser notre temps de découverte, les déplacements vers les îles du lendemain se font de nuit, en temps masqué. L’idée est bonne si l’on n’a pas oublié ses bouchons d’oreilles.
Jour 2 : Ile Floreana
Cette île renferme une grande et légendaire curiosité. L’amas hétéroclite de bois, visible sur l’une des photos, semble construit par des enfants avec des matériaux rejetés par les flots après une tempête. C’est en fait la poste non officielle de l’archipel. La tradition remonte à l’époque des pirates au XVIIIème siècle. Le principe est simple. Chaque émetteur dépose ces lettres affranchies avec des timbres de son pays. Chaque bateau en partance pour le continent passe par cette île. Les passagers de bonnes volontés récupèrent les lettres correspondantes à destination de leurs propres pays. De retour dans leurs contrées, les gens n’ont plus qu’à déposer les missives dans des boîtes aux lettres locales et le tour est joué. Ingénieux, non ? Le plus étonnant est que cela fonctionne très bien. Et quel succès auprès des touristes ! Pour la petite histoire, les lettres postées à cet endroit improbable sont arrivées alors que les lettres postées officiellement sur les îles habitées ne sont jamais arrivées. Plus tard, vint le premier contact avec les lions de mer ou otaries. Dès l’arrivée dans la baie, elles descendent dans l’eau et commencent leur ballet autour de l’embarcation. Notre guide nous apprend que ce sont les jeunes qui viennent jouer avec les touristes. Il nous invite à les rejoindre et nous soutien qu’elles nous attendent. Sans trop le croire nous nous jetons à l’eau dans l’espoir de les retrouver… Il avait raison. Nous avons joué pendant des heures. Les règles sont simples et s’imposent dès les premières minutes. Elles foncent sur vous et vous évitent au dernier moment. Notre rôle est d’essayer de les toucher et de les poursuivre. Lorsque vous jouez avec plusieurs individus, elles vous font tourner en bourrique. Elles sont partout à la fois. Que se soit à la surface, au fond ou entre deux eaux, elles triomphent toujours. Leur vélocité et leur agilité sont impressionnantes. Il est difficile de penser que ce sont les mêmes animaux aux déplacements terrestres lourds, lents et patauds. Dans l’eau, les otaries sont souveraines et infatigables…mais pas vous. Dès le moindre signe de fatigue, elles se désintéressent de vous et s’amusent entre elles. Les photos du reportage  » Sous les Galápagos  » montrent bien les facéties de ces espiègles et agiles créatures. Elles ne semblent vivre que pour le jeu et tout leur environnement est source d’amusement. Un pauvre poisson-coffre qui passait par-là en a fait les frais. Aussitôt repéré, il a essayé de les semer, sans succès. Les otaries l’ont rattrapé et ont commencé à le martyriser aussitôt. Il a bien sûr gonflé immédiatement pour se protéger. Malheur lui en a pris. Les otaries n’en demandaient pas tant. Il s’est aussitôt transformé en un ballon de jeux vivant. Elles l’ont chahuté pendant de longues minutes, traîné par sa nageoire caudale ou ballotté de museau en museau. Toute la détresse du monde pouvait se lire dans le regard de ce pauvre poisson-coffre transformé en jouet. Impuissant, je suis parti, le laissant à son triste sort. Nul doute que les otaries se seront lassées rapidement de sa passivité. Les deux touristes anglaises ne se sentent pas bien et ne sont pas présentes au repas du soir.
Jour 3 Matin : Ile Espanola
Nous visitons une importante colonie de lions de mers, appelées aussi otaries par les Européens. Sur la terre ferme, les otaries sont lentes et leur observation est un jeu d’enfant. Elles passent leur temps à dormir sur les plages pour refaire leurs réserves d’énergies. Elles vont chercher très loin en mer leur nourriture et reviennent complètement épuisées sur les plages. C’est pour cela que nous les voyons toutes étalées prenant le soleil afin de recharger leurs batteries. Vu de près, la ressemblance avec des chiens est frappante. Font-ils parti du même ordre ? En tout cas, ils ont sûrement des ancêtres communs. Cheminant, nous avons vu une mère et son bébé âgé de quelques heures. Le cordon ombilical de la mère n’était toujours pas tombé. Plus loin, la poche de placentas gisait, sur le sable, sanguinolente et garnie d’insectes. Ces premiers pas…heu…déplacements son émouvants. Durant quelques secondes, la mère a caressé son petit à l’aide de sa nageoire caudale. Cet instant est immortalisé dans une des vidéos du portrait consacré aux otaries des îles Galápagos. Pendant tout notre séjour, nous avons pu remarquer que les otaries ne semblent pas nous craindre. Nous devons presque les enjamber pour emprunter les chemins balisés. Car telle est la règle. Il existe 45 points d’accès officiels dans les îles du parc qui sont accessibles aux touristes. Les bateaux débarquent leurs passagers au point d’entrée et les récupèrent au point de sortie correspondant à la balade choisi par le guide. Pendant la visite, nous devons rester à l’intérieur du balisage. Ces règles sont la garantie du respect de l’intégrité de cet écosystème particulier.
Jour 3 Après-midi : Ile San Christobal
Cet après-midi, nous parcourons les paysages sauvages et désolés de l’île San Christobal. L’île abrite des colonies de fous aux pattes bleues. Les images parlent d’elles-mêmes. Beaucoup de jeunes oisillons, seuls, attendent le retour des parents partis en quête de pitance. Nous voyons malheureusement beaucoup de cadavres de jeunes oiseaux. La vie est dure sur ces terres arides et hostiles. Seul les plus forts survivront. La périphrase de Darwin est toujours d’actualité et partout dans le monde. Plus loin, nous voyons un groupe important d’iguanes terrestres, reconnaissables à leur couleur beige pale et à leur taille imposante. Notre guide nous explique que la saison est pauvre en nourriture et que les iguanes sont assez nerveux. Une autre vidéo retrace la tentative d’intimidation d’un de ces reptiles à mon encontre. La silhouette de ces animaux est vraiment déroutante. C’est  » Jurassic park  » en chair et en os. Nous faisons une pause près des fameux trous souffleurs. Il s’agit de réseau de cavernes creusées sous le rivage et percées en surface. Lorsque les vagues se fracassent sur le rivage déchiqueté, elles s’engouffrent sous le relief et ressortent en geysers. Nous finissons par une nouvelle baignade pendant laquelle nous voyons une faune sous marine diversifiée, des poissons magnifiques au couleurs chatoyantes et même un requin de récif…Frissons garantis. Mais l’instant magique reste celui ou j’ai croisé une tortue marine géante. Placide, d’un air peu engageant, elle me regarde à peine lorsque je nage autour d’elle. Elle ne m’a sans doute pas senti lorsque je me suis posé sur elle et qu’elle m’a ensuite tracté sur quelques mètres. Soudainement conscient d’interférer avec le monde endémique, je la lâche aussitôt et la regarde partir vers les profondeurs sombres des eaux froides de ce paradis. Les Anglaises ont définitivement capitulées. Elles ne ressortiront plus de leur cabine. Dommage pour elles, elles ont pris une croisière de huit jours. Deux autres personnes manquent à l’appel lors du repas de ce soir. L’équipage s’interroge et mène son enquête car nous nous nourrissons tous des mêmes produits.
Jour 4 Matin : Ile Leon Dormido / Lobos island
Lever à six heures du matin pour une plongée matinale autour d’un îlot rocheux peu engageant par une mer assez forte. Nous approchons de l’îlot en barque ballottée comme une coquille de noix. Plonger le ventre vide, au saut du lit se révèle rapidement une rude épreuve mais dans un sens, il valait mieux. C’est ainsi que, bougon, je me jette à l’eau regrettant le maigre confort de ma cabine et la chaleur moite de mes draps. Heureusement, la traque se révèle fructueuse. Un cri déformé par les tubas perce les eaux :  » Ha, ha. Y ai à. Un ’eu in ar au « . Ce que nous traduisons immédiatement par :  » Là ! Là ! Il est là ! Un requin marteau !  » La traduction est facile à condition de savoir ce que l’on cherche. Et nous étions là pour ça. Nous sommes récompensés par la vision de la silhouette d’un requin marteau solitaire quelques brassées plus bas. Comme il est seul, nous décidons de descendre pour l’approcher. Il nous fausse compagnie en s’enfonçant vers les profondeurs. La mer est toujours houleuse et nous avons quatre heures de traversée jusqu’à l’île suivante de notre croisière. A l’arrivée, une baignade tardive mais appréciée dans une anse abritée nous permet d’effacer tangage et nausées. De nombreuses tortues marines et de petites raies. Les premiers signes de fatigues apparaissent. La vie de marin commence à être difficile à assumer. Deux personnes supplémentaires sont restées dans leur cabine.
Jour 4 Après-midi : Ile Santa Fé
Durant la promenade sur l’île, nous voyons un gros male lion de mer. Il est environ deux fois plus gros et deux fois plus haut que ceux que nous avons pu voir jusqu’à maintenant. Il semble surtout deux fois moins commode lorsque nous approchons. Plus tard, baignade au milieu des raies, des tortues et des requins des Galápagos. L’île de Santa Fé est habitée et nous descendons visiter son musée. La descente à terre est vécue comme une libération. Cette grande joie nous confirme notre condition de mammifère terrestre. En fin d’après-midi, nous avons, donc, quartier libre pour visiter et assouvir nos instincts de mammifères consommateurs. Ce soir la croisière se s’amuse plus du tout. L’hécatombe continue. Deux personnes supplémentaires sont malades. Nous ne sommes plus que quatre au repas du soir. La purification de l’eau semble mise en cause. L’équipage affirme qu’elle est correcte puisque aucun d’entre eux n’est atteint. Je pense que nos estomacs d’européens doivent être plus fragiles que ceux de ces baroudeurs des mers.
Jour 5 : Ile Seymour Nord / Ile Baltra
Notre tour est venu durant la nuit. Ma femme et moi avons passé la nuit dans la minuscule salle d’eau. Dire que nous sommes malades est un euphémisme. Nous sommes tordus de douleurs et de spasmes entrecoupés de nausées. De ce fait, je prends beaucoup moins de plaisir à la visite matinale des colonies de frégates et d’albatros. Pour Véronique, le calvaire va continuer toute la journée. Les Anglaises sont, enfin, sorties de leur isolement. Elles ne finiront pas leur croisière et prennent l’avion avec nous, pour Quito, cet après-midi. Finalement, nous interprétons cet incident avec philosophie. Il nous permet de quitter les îles Galápagos sans trop de regrets. Le rêve est réalisé. Il est aussi terminé. La réalité des Galápagos n’est pas la vision commune du paradis terrestre. Cette réalité est dominée par l’opposition entre la population indigène autochtone et le parc national. En fait deux réalités s’opposent. L’une pragmatique d’une population qui ne prétend qu’à survivre décemment et celle des tous les écologistes de la planète au travers des scientifiques du parc. Actuellement, les îles sont affectées à l’une ou l’autre des factions. Certaines îles sont dédiées à la population équatorienne. Elle utilise toutes les ressources possibles de ces territoires. Les espèces d’élevages  » classiques  » telles que les chèvres, porc, chiens et chats ont colonisé toutes les îles habitées, faisant de ce fait, reculer ou disparaître les espèces endémiques précédemment maîtres des lieux. D’autres îles désertes appartiennent au patrimoine mondial de l’humanité. Elles sont des sanctuaires protégés de l’Homme dont les scientifiques préservent le caractère endémique. Il reste, enfin, les îles qui servent à étancher la soif des touristes amoureux de la nature. De ces touristes qui ont tenté la croisière malgré leur mal de mer chronique pour voir les tortues géantes. De ces rêveurs invétérés qui sont venus braver les eaux à 18 degrés afin de nager avec les otaries. Et tous ceux qui comme moi, avait un rêve d’absolu immersion dans la nature sauvage et inviolée. C’est ma vision des îles. Elle est différente des celle de ces propres habitants. Mais, au delà des préoccupations de chacun, quel avenir pour les îles Galápagos ? C’est paradoxal car ce sont les différentes motivations de chacun qui ont conduit à cet équilibre précaire actuel. L’équilibre existe mais il est fragile malmené par les conflits d’intérêts. Les Hommes se partagent l’utilisation de ces îles. Mais à qui appartiennent-elles ? Probablement à chacun d’eux. Les îles sont une manne pour l’Equateur en même temps qu’un réel problème de démographie intérieure. Par chance, il est de l’intérêt du gouvernement Equatorien de préserver cette source de revenus exceptionnelles. Il doit continuer de présenter au reste de la planète une terre qui soit un sanctuaire unique au monde. Peu importe qu’il protèges les îles par intérêt plutôt que par altruisme. L’essentiel est que le sanctuaire perdure. L’avenir des îles Galápagos est à la croisée des chemins. Seules les générations futures pourront dire quel sera le destin de ces îles si particulières.

GIMENEZ ALAIN