Accueillis à 5h le matin à l’aéroport de Sanaa, sur un tapis rouge et or sous une tente meublée de petites tables, servis de thé et de friandises dans une vaisselle dorée étincelante, voilà qui nous change des arrivées dans nos halles d’aérogares ! Nous comprenons pourquoi l’essentiel du film « Les mille et une nuits » fut tourné ici, au Yémen, par Pasolini. Dépaysement total, absolu, changement d’univers ! Nous nous sommes fixés deux objectifs : assister à une séance de « qat » et visiter l’intérieur d’une maison. Est-ce que nous y parviendrons ? Arrivés à l’hôtel, rafraîchis, le sommeil ne venant pas, nous décidons, avec d’autres compagnons de voyage, une visite dans la vieille ville. La cité se dresse au milieu d’un immense plateau, à 2300 m d’altitude, entourée de fortifications. Labyrinthe de petites rues empoussiérées, voirie, nettoyage inexistants, pourtant cette pollution ne suscite qu’indifférence. Dans notre ruelle étroite, (aucune ne dépasse 6 m de large), un volet grince au-dessus de nos têtes, nous levons le regard et découvrons un ciel bleu d’encre encadré par les façades légendaires. Elles ont des proportions harmonieuses et sont agrémentées d’une riche ornementation, percées de nombreuses fenêtres occultées par des volets de bois ouvragé. Au-dessus de chaque fenêtre, un vitrail permet l’entrée de la lumière. Nous sommes éblouis par la blancheur des décors de plâtre et la finesse des motifs en brique. Une foule bariolée, enfants se rendant à l’école, hommes revenant du marché chargés de légumes, femmes voilées, remplit petit à petit les rues. La sécheresse exceptionnelle de l’air, ajoutée à l’altitude nous évite toute sensation de chaleur pénible et nous nous dirigeons allègrement vers la Grande Mosquée, dominée par son minaret. Nous admirons l’agencement décoratif de la porte monumentale, surmontée d’un linteau en bois sculpté (vigne, rosette, ailes…). Les décors de bois des portes d’entrée sont tous de petits chefs-d’oeuvre. Le besoin de repos se fait impératif, et nous acceptons l’offre du chauffeur de taxi qui se présente à nous. Il est habillé, comme la plupart des hommes que nous croisons, avec une veste beige sur une chemise en coton blanc, à la taille une large ceinture d’où dépasse le poignard « Djambia ». La valeur de l’arme dépend de la qualité de son manche et de la richesse de sa décoration. Nous n’osons pas demander à notre chauffeur si sa lame a souvent servi… Il nous ramène, souriant, à l’hôtel. Cible obligatoire après la récupération : le souk et ses ruelles, déjà très animées à notre arrivée. Les boutiques offrent pêle-mêle, et dans de grands récipients ronds de tôle étamée : du henné, une grande variété de sorgho, des galettes de sucre, du café, et le fameux « qat »… Les grandes pièces de tissu portées par les femmes, ainsi que leurs voiles, se confondent avec la marchandise offerte par la boutique. Rigolade générale, quand le beau tissu, palpé par Pascale, se réfugie derrière le comptoir ! Le « Marmoukh » devant le visage et la « Sitara », grand tissu dans lequel s’enveloppent les femmes sont portés dès la puberté jusque sur la civière mortuaire qui les accompagne dans la tombe. Mais les boutiques les plus dignes d’intérêt sont celles des bijoutiers et fabricants d’armes. Des petites filles coiffées du capuchon ou « Gargoush » tournent autour de nous. Ce capuchon est porté par les bébés, les filles le garderont jusqu’à leur mariage. Soudainement, la foule devient plus dense et plus agitée. Notre guide s’agite aussi, il voit l’inquiétude sur nos visages et nous dit : « c’est l’heure de la vente du « qat ». Celui-ci doit être consommé le plus rapidement possible après la cueillette afin de conserver toutes ses vertus ». La mastication provoque des effets subtils : la pensée est d’abord stimulée, puis la quiétude s’installe, dit-on. L’envie d’y participer est bien présente. La séance de « qat » est un rituel élaboré au cours des siècles. Elle crée une sorte de communion entre les participants. On discute de problèmes importants. La séance peut durer trois à six heures. Les hommes enfournent de nouvelles feuilles tout en gardant les feuilles mâchées dans la bouche. Leurs joues sont distendues par la boule ainsi formée. Mais notre séjour est trop court pour créer des liens d’amitié suffisamment forts pour y être invités ; nous reviendrons à Sanaa, pour le « qat » bien sur ! En quittant le souk, nous croisons les ânes parqués tous ensemble, attendant que leurs propriétaires aient terminé leurs affaires. Quelques chèvres errent dans la ruelle… Nous atteindrons notre deuxième objectif : nous avons la chance de pouvoir franchir le seuil d’une maison de la vieille ville. Dans la pénombre, au bas de l’escalier qui dessert toute la maison, nous devinons une autre porte décorée de frises à thème floral. La maison est très hiérarchisée : les étages inférieurs sont souvent dévolus aux domestiques et aux réserves de nourriture. A partir du 2eme niveau, on rencontre l’habitat des femmes et des enfants. Le dernier étage, est réservé au chef de famille. Après une rude montée de marches raides, au cours de laquelle nous avons admiré uniquement les portes palières fermées, infranchissables, nous arrivons au sixième étage, nous découvrons une pièce de réception, joyau de la maison, appelée « Mouffredge ». Nous sommes installés sur des coussins très moelleux . En dégustant le thé offert, nous savourons l’instant, notre esprit vagabonde : Au premier millénaire avant notre ère, une brillante civilisation s’est développée en Arabie du sud. Sa prospérité reposait sur le monopole de la production des aromates et de l’encens ainsi que leur transport vers l’Egypte, la Mésopotamie… puis Rome. Notre hôte, en nous accompagnant jusqu’au seuil de sa maison, nous précise que la maîtrise parfaite de la technique de culture en terrasses (que nous irons découvrir demain) est le fruit d’une tradition millénaire. C’est, dit-il avec un sourire, aux yéménites que l’on doit son introduction en Ardèche, lors de la conquête arabe. Effectivement, en s’éloignant de Sanaa, nous découvrons les versants aménagés en ingénieuses successions de terrasses, que les pluies irrégulières et inégalement réparties à travers le pays, arrosent pendant les deux moussons humides et rendent possible la culture des céréales, du café et du « qat » Trois jours …bien peu de temps pour revivre les « Mille et une nuits », mais nous repartirons pour d’autres aventures, dans des voyages aussi porteurs de sensations étranges, peut-être, ..mais c’est une autre histoire.

Berkouk Yamina