Le sud ouest de la Turquie a tour à tour, été une partie de la Grèce antique ou de l’empire romain. Cette région est donc riche en temples, théâtres, villes ou ruines plus ou moins bien conservés. Les amoureux des vieilles pierres seront ravis pour peu que les vestiges aient eu la chance de pas avoir été restaurés par les missions archéologiques turques. En effet, celles-ci, avant que les organismes internationaux ne les conseillent, improvisaient des restaurations pour le moins douteuses. Par exemple, elles n’hésitaient pas, pour ériger à nouveau une colonne de marbre blanc, à inclure certains tambours en beau béton lisse et gris du plus vil effet. Mais, même si vous êtes un inconditionnel de la pierre anoblie, l’indigestion de marbre hellénique est plus que probable. C’est donc avec joie que vous mettez le cap à l’est, vers les sites rupestres sauvages et isolés. Cependant, touriste repu, il est difficile de passer dans la région sans voir Pamukkale. Si vous n’étiez pas au courant, les multiples signalisations vous rappellent que vous commettez l’erreur irréparable de passer à portée de ce phénomène sans l’ajouter à votre tableau de chasse. Fermement décidé à changer de décors, vous faites la sourde oreille aux tentatives de tentations et taillez la route vers le plateau anatolien. Chemin faisant, l’idée de passer si près d’une merveille en refusant de la voir aura raison de vous. Ainsi, rongé par le remords, vous ferez, alors, demi-tour. N’aillez crainte car toutes les flèches de la région mène à Pamukkale. Il suffira de vous retourner et de suivre, en sens inverse, les mêmes panneaux indicateurs que vous avez tenté d’ignorer. Et sincèrement, vous ne le regretterez pas tant le charme et le caractère insolite de l’endroit sont à couper le souffle. Le site de Pamukkale se trouve à proximité de la petite localité de Denizli. La route évite la ville et mène directement aux pieds de la colline dont le flanc est, à cet endroit, d’un blanc immaculé. Les lunettes de soleil vous seront indispensables pour regarder la paroi les jours de temps clair tant l’éclat est aveuglant. En approchant, vous parviendrez à distinguer du relief dans la falaise ressemblant à des gradins d’un théâtre aux dimensions colossales. La route contourne la falaise par la gauche et vous amène à l’entrée du site et… à ses guichets. Vous ne comptiez, tout de même pas visiter gratis ? La route traverse, ensuite, le monde des morts. Elle serpente dans une des plus grandes nécropoles de la Turquie. Sur deux kilomètres de long, sont disposés, pêle-mêle, de part et d’autre de la chaussée, douze siècles de sépultures. De l’époque helléniste à l’empire byzantin, toutes les formes sont représentées ; des tumulus aux sarcophages en passant par les mausolées. La colline est parsemée d’un invraisemblable tapis de tombes qui donne son caractère indiscipliné à cette nécropole hors du commun. L’impression de désordre est en grande partie dûe à l’examen approfondi, et surtout exhaustif, de toutes les sépultures par autant de génération de pillards. Après chaque passage, le site retrouve sa quiétude et, seule, la présence de quelques oliviers sauvages égaye les âmes au repos. La route s’étire jusqu’au plateau laissant la nécropole derrière elle. L’ensemble du site s’appelle Hierapolis depuis le IIIème siècle av. J.-C. La ville a été fondée par le roi de Pergame Eumène II. Hiérapolis fut, ensuite sous domination romaine à partir du IIème siècle av. J.-C. En l’an 17 ap. J.-C, elle changea de visage à la suite d’un tremblement de terre qui la rasa complètement. Les vestiges visibles sont, pour la plupart, postérieur à l’époque de la reconstruction. L’inévitable théâtre, très bien conservé, est encore utilisé lors des festivals de la ville et fournit vingt-cinq mille places assises. Situé sur les hauteurs, à la périphérie du site, sa cavea s’appuie sur le versant offrant ainsi une vue plongeante et hors du commun sur le plateau puis sur la vallée. Dispersés sur la surface du site, il faut noter la présence des restes d’une basilique chrétienne du VIème siècle ap. J.-C, du Martyrium de Saint Philippe érigé au Vème siècle ap. J.-C, et l’Arc de Domitien. Lorsque vous marcherez sur cette route pavée, cette superbe porte à trois arches vous propulsera au Ier siècle ap. J.-C, à l’époque où les romains empruntaient cette voie pour entrer ou sortir de la ville. Dès l’antiquité, Hiérapolis fut célèbre et prospère grâce à la renommée de ses sources thermales. Ces sources ont donné naissance à une curiosité géologique sans égal dans le monde. L’écoulement naturel vers la falaise des eaux riches en oxyde de calcium a provoqué des concrétions sur des structures en terrasse. Le résultat est une cascade de bassins d’un blanc éclatant qui dévale la paroi vers la vallée. La taille des différents bassins est variable et peut atteindre une dizaine de mètres carrés. Par contre, la profondeur n’excède jamais vingt centimètres. C’est donc un enchevêtrement de petites piscines dont l’eau s’écoule des bassins du haut vers ceux du bas en une gigantesque fontaine à l’échelle d’une falaise. Alors, sans nul doute, vous ferez comme tous les êtres humains depuis vingt siècles. Vous ôterez vos chaussures pour marcher dans l’eau trouble et chaude. Vous retrouvrez votre âme d’enfant et pataugerez gaiement d’une piscine à l’autre. Ce prodige à un nom : Pamukkale qui veut dire : ’château de coton’. Cette curiosité est malheureusement victime de son succès. L’attrait des hommes pour la singularité des lieux, attira des milliers de touristes et une cohorte de promoteurs hôteliers. L’accès à certaines parties des cascades est même réservé à leurs clientèles. L’absence ou le non-respect de la législation permet à ces promoteurs de détourner la majeure partie du débit des eaux à leur profit. En conséquence, l’évolution de ce site, basée sur l’écoulement de l’eau, est donc terminée et restera figée dans cet état à jamais. Mais rassurez-vous, ceci n’est valable que pour les parties publiques. En revanche la partie privée évoluera donc deux fois plus vite. Il est dommage que ce qui fut cascade, il y a seulement vingt ans, ne soit plus que des bassins de fontaines. Mais lorsque vous serez dans le dernier bassin avec vos chaussures à la main, avec le vide et la vallée devant vous, vous serez heureux que cet endroit existe et serez heureux de l’avoir vu. Envers et contre tout, les beautés les plus majestueuses sont l’oeuvre de la nature.

Manzoni Christophe