Un sentiment étrange, mélange de curiosité et d’appréhension, me guide vers Berlin et son « mur ». Avec ma valise pleine d’interrogation, j’étais arrivé à Berlin. Je suis là, devant Check Point Charlie. Point de passage obligé, pendant plus de quarante ans, entre le secteur d’occupation américain de Berlin-Ouest et la partie Est de la ville, il est situé à mi-longueur de la Friedrichstrasse, artère mythique de la capitale. Monument à la mémoire du partage de la ville et des 10 315 jours d’existence du « Mur de la honte », Check Point Charlie aura accompagné toutes les tensions et crises issues du partage du monde en 2 blocs antagonistes. Je peux essayer de dire ce qui me vient à l’esprit quand j’entends les mots « mur de Berlin » non, le lendemain, sous un ciel d’orage, je vais découvrir le Reichstag, à Berlin-Ouest, avec la flamme noir-rouge-or de la République Fédérale d’Allemagne. Construit en 1894 et siège du Parlement de l’empire, le Reichstag vit la proclamation de la République, d’un de ses balcons, par Philipp Scheidemann, le 9 novembre 1918. Incendié en 1933, date départ du régime de terreur nazie, il fut de nouveau pratiquement détruit dans les combats d’avril 1945. Bien que n’ayant jamais retrouvé sa coupole de verre et d’acier, le Reichstag rénové, situé très symboliquement à la ligne de démarcation entre les deux Berlin, verra siéger ensemble, le 4 octobre 1990, lendemain de la réunification, les élus du Bundestag et de la Chambre du Peuple de la RDA disparue. Je quitte ce lieu qu’un certain mystère entoure encore, pour me diriger vers la Porte de Brandebourg, surmonté du drapeau est-allemand aux mêmes couleurs, surchargées du compas, du marteau et des épis, version germanique de la faucille et du marteau. La Porte de Brandebourg a été construite en 2 ans, à la fin du 18e siècle, par Frédéric Guillaume II. En regardant ses 5 travées, surmontées du quadrige, je reconstruit l’histoire et je vois défiler, entre autres, les troupes du Roi de Prusse, de Napoléon, du Kaiser, les S.A. de Roehm, l’armée soviétique, les ouvriers en grève de Berlin Est. Le vertige me prend .. je lève la tête pour voir sur le fronton l’inscription vengeresse « Vive l’Anarchie », peut-être inspirée par le nom de la place adjacente : Place de Paris ! Deux monuments, essentiels dans l’histoire mouvementée du siècle en Allemagne, tout proches, mais encore séparés par les restes du mur. Je décide de rentrer à l’Hôtel, mais tout au long de mes flâneries, la surprise est toujours renouvelée pendu à un arbre, la dépouille d’une armée « populaire »- dérisoire « à vendre »-, uniforme de croquemitaine, terminant en fripe… à côté, deux messieurs discutaient ou se disputaient ? mais l’un ayant levé le ton, je surpris cette phrase : « le gros de l’armement et même les équipements ont servis à la rénovation de l’armée égyptienne… ! ». Le bruit d’une Trabant ne me permet pas de suivre le reste de la conversation. Trabant c’est la compagne inséparable, fumante, pétaradante, symbole à 4 roues de la défunte Allemagne de l’Est. Rentré à l’hôtel, intrigué par cette voiture, je demande à la standardiste si les Trabants ont envahi Berlin. Elle éclate de rire, mais un client, attendant sa clef de chambre, me donne quelques renseignements. « La traduction en français est « satellite ». En 1945, une usine de moteurs 2-temps de l’auto-union est dans la zone d’occupation soviétique.- carrosserie composite – bois moulé, matière plastique – même sa destruction est polluante, avec dégagement de produits chlorés… Mais me dit-il : elle fait maintenant la joie des clubs de collectionneurs et de certains nostalgiques… » pour découvrir au petit matin l’Eglise commémorative de l’Empereur Guillaume c’est si soudain, c’est si brusquement qu’on se retrouve au pieds de la « Dent Creuse » qu’on en a le souffle coupé. La « Dent Creuse », surnommée ainsi par l’esprit caustique des Berlinois, elle est symbole du Berlin ex-ouest. Elevée de 1891 à 1895 et détruite lors du bombardement du 22 novembre 1943, elle est témoin des terribles blessures de la guerre. Devant être rasée, la ruine a été conservée par la volonté des Berlinois. Une église ultra-moderne lui a été accolée en 1961, dont les pans de verre émettent une très belle lumière. La foule s’agite soudain, j’ai du resté un long moment planté là. Ici persiste le souvenir. Alors mes regards se tournent vers la tour de l’Europa Center, couronnée de l’Etoile Mercedes, autre symbole… Le « mur » toujours présent. Mais je décidais de flâner, dans le centre de l’ex-Berlin est, le long de la Spree, la rivière de Berlin, qui était ici la frontière. J’arpente le pont des Charpentiers de marine « schiffbauer Brücke ». Je déambulais depuis trop longtemps, aussi j’arrête un taxi pour visiter le centre vital de l’ex Berlin-Est, avec ses monuments à la gloire du « socialisme réel », puis la tour de télévision-restaurant tournant de 300m de haut, puis plus loin de building du gouvernement. Chaque jour mes pas me remmènent vers le « mur ». Le noman’s land : des centaines de km de zones dénudées, minées, interdites à toute approche, ont partagé les deux Allemagnes, ainsi que Berlin, pendant des décennies. Avec une étanchéité quasi totale à partir de 1961. On est quand même stupéfait. Les miradors, barbelés, projecteurs, caméras, etc..auront été la réalité quotidienne de la séparation des membres d’une même famille, des amis, et même de cimetières, coupés par la frontière. « Unbekannt » « inconnu ». Même dans la brillante lumière d’un bel après-midi, comment ne pas être obsédé. Mon voisin, planté à côté de moi, le regard perdu, me dit : « Seule survivra la date où les balles ont fauché la centaine recensée qui ont rencontré la mort. ». Je tourne le dos à ces monuments d’un monde absurde, ces croix seront seuls témoins d’une société qui s’écroulera plus tard comme un château de cartes. Mon voyage se termine, mais je n’oublierai jamais l’image de cet homme, qui, chaque soir vers 11h, avec son violon sous le bras arrivait. Digne, il joue deux morceaux, toujours les mêmes, en regardant le trou du « mur ».

Giraudin Mauricette