Les pirogues naissent dans les arbres, je l’ai vu de mes yeux. Nous avons été témoin de cet authentique événement grâce à la petite communauté indienne Siona de la réserve faunistique du parc de Cuyabeno. Pour nous aussi, ce fut un événement. Partager avec eux ce moment personnel et authentique n’est pas donné à tous les touristes. C’est une somme de petites circonstances heureuses qui nous a permis d’avoir cette chance. Nous venions de Quito. Il a donc fallu environ huit heures de car à travers des pistes défoncées pour se retrouver à Lago Agrio. Cette ville champignon constitue un des seuls points d’entrée de l’oriente. Elle ressemble en tout point à une ville pionnière du Far West. Une rue principale bordée d’hôtels et de tous les commerces possibles et imaginables. Lieu d’échange et de perdition, c’est le carrefour obligatoire entre la forêt amazonienne et l’Equateur civilisé. Les indiens viennent vendre leurs artisanats et acheter des produits manufacturés industriels, d’ailleurs, bien souvent nés du pétrole extrait de leurs terres. Car la raison de l’existence de cette ville est le pétrole. Un pétrole extrait par les compagnies pétrolières habituelles avec leurs méthodes habituelles. Les fonctionnaires sont corrompus, les communautés sont aveuglées par des dons inutiles et des ouvrages d’art offerts contre des concessions aux durées interminables. Profitant des rivalités et des jalousies inter-communautaires exacerbées, la civilisation aura bientôt envahie leur terre et détruit leur environnement. Coupé de la nature et de leurs racines leur mode de vie tourné vers la nature sera définitivement corrompu. Ils ne prendront conscience, que trop tard, d’avoir été grisés par leur facile richesse actuelle, éphémère et assistée. A terme, les populations locales auront finalement été achetées par la verroterie occidentale. Les compagnies ou le gouvernement trouveront bien un moyen d’usurper définitivement le droit du sol appartenant aux communautés indiennes vivant ici depuis toujours. J’aimerais croire que cette terre restera la leur mais comment expliquer que le gouvernement autorise l’exploitation du pétrole à l’intérieur même de la réserve de Cuyabeno. Laissant derrière nous cette triste bourgade sans intérêt et nous voilà parti pour trois heures de véhicule tout-terrain jusqu’à l’entrée de la réserve. La piste continue mais c’est par le fleuve que nous pénètrerons à l’intérieur. Un vrai régal, un pur émerveillement que de glisser le long des méandres du Rio Cuyabeno. Le fleuve est constamment bordé de deux immenses murs verts de plusieurs dizaines de mètres parsemés de célèbres hoatzins. La forêt semble impénétrable et toute puissante. Après deux heures de pirogue, le fleuve éclate en une immense lagune bordée de mangroves. Notre campement se situe sur un des îlots perdus sur le lac. La coïncidence veut que notre « chauffeur de pirogue » appelé Daniel soit un membre de la communauté Siona. Le planning de notre guide Yvett prévoyait une rencontre avec la communauté dans son village. Mais l’ensemble de la tribu était toujours dans la forêt occupé sur le mystérieux chantier de l’arbre qui devait accoucher d’une pirogue. Dans le même temps, Daniel devait aider les siens pour l’étape finale de la mise à l’eau. Poussé par l’intérêt de chacun et notre curiosité piquée au vif, Yvett nous conduit, donc, tous au coeur de la forêt. Après deux heures de pirogue, nous avons accosté sur la rive. C’est ici que nous avons pris conscience de l’ampleur de la tâche. Pendant une vingtaine de minutes, nous avons marché sur un chemin taillé dans la forêt. Un chemin de deux mètres de large équipé de rondins posés en travers du chemin. C’est le chemin du retour de la pirogue lorsqu’elle sera née. Les rondins doivent permettre l’acheminement du bateau jusqu’au fleuve. Le chemin est détrempé et les maladroits s’enfoncent souvent jusqu’aux genoux. Dans ces cas là, les bottes en caoutchouc ne protègent de rien et doivent être vidées régulièrement. Finalement, nous arrivons sur les hauteurs du site mystérieux. C’est avec le souffle coupé que nous pénétrons dans la zone du chantier. C’est le mot, un chantier titanesque. Durant plusieurs jours, la zone a été défrichée sur plusieurs dizaines de mètres autour de l’arbre qui a été abattu. Il gît, à terre, dans le sens du versant de la colline. A la base, le tronc doit avoir un diamètre d’environ trois mètres. Le colosse a ensuite été taillé en forme de pirogue et soigneusement évidé. Plusieurs jours de taille à la tronçonneuse et à la hache ont été nécessaires à l’ensemble de la tribu pour faire naître une pirogue de vingt mètres. Aujourd’hui c’est la fête car le jour de la mise à l’eau est arrivé. Tous les bras valides ont été réquisitionnés pour cette tâche. Les hommes harnachent le colosse et discutent des derniers détails tandis que les femmes préparent la Chicha. C’est un breuvage alcoolisé à base de lait de coco et de manioc fermenté. Il paraît qu’il donne du coeur à l’ouvrage. Certes, mais je peux vous assurer qu’il donne aussi mauvaise bouche. Le goût est infâme mais les usages et la politesse vous imposent de ne pas refuser. Certaines ethnies ont conservé leurs tenues traditionnelles. D’autres, comme les Siona, ont adopté les tenues occidentales. Ils n’aiment pas être pris en photos mais notre guide les convainc d’immortaliser la scène. Dès le premier essai de mouvement, le tronc bascule le long de la pente jusque dans le creux, entraînant les hommes dans la chute. Il s’avère impossible de le remonter pour rejoindre la piste balisée par les rondins. La seule solution est de partir droit dans la forêt, de contourner la colline afin de rejoindre dès que possible le sentier taillé. Le poids de la pirogue d’une seule pièce semblait vraiment trop lourd pour la tribu. Nous avons alors proposé notre aide qui a été acceptée avec joie et quelques bonnes rasades de Chicha. La première étape était de gravir les premières déclivités et faire sortir la pirogue de la cuvette dans laquelle elle se trouvait. La tâche était harassante mais nous y sommes arrivés. Puis nous avons continué, dans la joie et dans la boue jusqu’au cou, tantôt arc-boutés sur le tronc dans les cotes, tantôt freinant la dangereuse masse dans les pentes. Les rondins sur lesquels nous étions passés étaient immédiatement replacés devant l’étrave. Et c’est ainsi que le bateau glissa sur la terre détrempée de la forêt vers le fleuve. Malheureusement, nous n’avons pu voir la fin du périple car l’orage approchait. C’est sous une pluie diluvienne que nous avons achevé de nous mouiller complètement. Nous sommes rentrés au lodge trempés de la tête au pied. C’était une journée extraordinaire, au sens littéral du terme. Une rencontre imprévue et authentique avec une autre culture. Notre idéal du tourisme en somme.

GIMENEZ ALAIN