BUSINESS IN TIBET
« 97% des tibétains ignorent tout de la situation réelle de leur pays, de sa culture et de ses traditions. Certains croient même que le Dalaï-Lama est mort », m’affirme Konchok, un des nombreux « trekking-guides » tibétains, liens indispensables entre touristes en quête de pseudo-spiritualité, agences de voyages gouvernementales corrompues et administration chinoise paranoïaque.
« Eduqués » ( dans le sens le plus chinois du terme ), les Tibétains, y compris dans le Tibet profond, à deux jours de cheval et de marche, vous repèrent, même de très loin, et vous agressent à coups d’inlassables et parfois virulents « Hé, hé, money, money ! ». Surtout si vous vous êtes mis en tête, à peine descendu de votre 4×4 ou de votre minibus, de les prendre en photo comme on filme des animaux dans un zoo.
Dans le vieux Lhassa, autour du palais du Jokhang, la seule partie de la ville épargnée par la folie chinoise, tout est à vendre. En vous joignant aux Tibétains qui effectuent leur  » kora  » quotidienne (circambulation autour d’un monument sacré) et en faisant fi des soldats chinois, vous pourrez même à la fois prier… et faire vos courses ! Moulins à prières actionnés par énergie solaire, faux bijoux en plastique imitation corail, turquoise ou ambre, et même future épouse : mise à prix 50.000 yuan, environ 50.000 francs (7600 Euros).
Oubliés, mantras, malas et moulins à prière. Le seul vrai Maître ici, c’est Saint-Yuan, l’unique monnaie chinoise.
Sorti de la ville et de tous ses 4×4 climatisés avec autoradio CD conduits par les Chinois, faites-vous inviter dans une tente de nomades. A peine bue la première gorgée de thé, ce n’est pas le dernier-né de la famille qu’on vous présentera fièrement. Mais d’une malle en fer, devant vos yeux éberlués, votre nouvel ami a déjà sorti une petite calculatrice de poche pour vous demander, en vous montrant une « vieille » lampe à huile : « How much ? ».
Quant aux monastères, toutes leurs entrées sont payantes et si vous voulez prendre une photo, vous devrez la payer aussi.
BIG BROTHER AU PAYS DES NEIGES ETERNELLES
Lhassa, Potala Palace, ancienne résidence de Sa Sainteté le 14° Dalaï-Lama. Tarif de l’entrée : 70 francs. Les touristes du monde entier, devancés par leurs guides, se pressent dans les couloirs sombres et étroits du monument sacré le plus visité du Tibet. Quelqu’un, derrière vous, ne manque jamais de vous bousculer, le regard méprisant, pour vous passer devant. Il s’agit bien sûr d’un chinois qui a vite fait de vous faire comprendre qu’il est ici chez lui et que l’envahisseur, c’est vous !
La visite continue. L’appareil photo reste en bandoulière : à 90 francs la taxe pour la moindre prise de vue, on réfléchit à deux fois… N’espérer même pas déclencher votre appareil en toute impunité : au Potala comme ailleurs, toutes les salles sont truffées de caméras, de micros et la plupart des moines sont  » fonctionnaires « , payés par le gouvernement chinois pour vous suivre partout du regard et faire respecter les interdictions. Et si vous voulez monter sur le toit du Potala pour admirer la vue sur Lhassa, ville chinoise sans âme et défigurée, aux avenues larges et buildings immenses, gardez votre porte-monnaie ouvert : ce sera 10 francs de plus…
Tout en haut du monument, c’est par valises entières, au vu et au nez de tous les touristes que, deux par deux, les Chinois ramassent le butin.
Une affaire qui tourne…
A Shigatsé, deuxième ville du Tibet, comme à Lhassa, beaucoup sont des policiers-espions déguisés en moines. Difficile de s’y retrouver. Encore plus dur : essayer de se poster dans les angles morts de deux caméras pivotantes pour « voler » une photo « choc ». A Norbulinka, l’ancienne résidence d’été du Dalaï-Lama, les Chinois se frottent les mains quand l’ancienne baignoire ou le divan de Sa Sainteté débordent des offrandes que déposent là les Tibétains, en signe de dévotion pour leur chef spirituel. Il faut dire que partout au Tibet, c’est le racket permanent, organisé par la « Mafia » gouvernementale.
Micros cachés à l’appui, chaque parole est elle aussi surveillée : le mot « Dalaï-Lama », par exemple, (« Tête de Serpent » pour les chinois) est un « écart de langage » sévèrement réprimé au Tibet et puni par la prison. Comme toute photo ou image le représentant.
150 EUROS… LA VIE D’UN TIBETAIN
Neuf heures du matin, Tingri, sud du Tibet, 4.400 mètres d’altitude. Une demi-journée de jeep du premier camp de base de l’Everest, à 5.200 mètres. Moins de 3 degrés et le vent polaire de l’Himalaya qui vous transperce déjà le corps et l’âme. Quelques soldats chinois entrent se réchauffer dans le restaurant « Guest House » le plus fréquenté de cette ville-dortoir, la plupart du temps pour y jouer aux cartes et miser de l’argent par liasses entières. Tout en mangeant des « momos » ou des « noodles » (soupe de vermicelles), on se croirait revenu en France sous l’occupation allemande. Sur les murs noirs de suie, une affiche au papier glacé, écrite en anglais, symbole à elle seule du mensonge et de la manipulation chinoise : « 1951-2001 : 50 ans de libération pacifique du Tibet ». Après quelques verres de thé salé au beurre de yak, les confidences matinales sur ton feutré commencent. Konchok, guide tibétain qui a passé, comme beaucoup, plus d’un an dans les prisons chinoises, accepte enfin de me traduire une fois les soldats repartis.
La nuit dernière, au col du Choyu, une des plus hautes montagnes du monde, sept tibétains, qui essayaient de fuir par la frontière tibéto-népalaise, ont été assassinés par les soldats chinois, alertés par des sherpas népalais en quête d’un peu d’argent. C’est que là-haut, à plus de 6.000 mètres d’altitude, népalais et chinois « travaillent » main dans la main : 1.000 yuans de récompense (moins de 1.000 francs…) pour chaque tibétain dénoncé. Pire: parfois, certains ados tibétains, engagés dans l’armée chinoise pour y gagner une maigre solde, se retrouvent là, en plein Himalaya, à devoir tirer sur leurs frères de sang. On se souvient alors que dans chaque pays envahi naissent toujours des résistants et des « collabos ». La mort dans l’âme, on apprend peu à peu à transcender la dualité simpliste et manichéenne  » gentils tibétains-méchants chinois « …
Tout le monde ici semble fermer les yeux sur de telles atrocités car nul ne veut finir en prison et préfère oublier, le soir venu, en regardant des vidéos chinoises de Jacky Chan ou d’improbables soaps genre « Côte-Ouest » version indienne.
A minuit, le groupe électrogène s’arrête faute d’essence. Plus d’électricité, plus de vidéo. Dans les arrières-boutiques des gargotes locales ou des salons de coiffure transformés en bordel pour l’occasion, même les prostituées (chinoises) vont se coucher. Les sons hurlant de kung-fu amplifiés par le vent et les montagnes immenses environnantes se taisent. Le calme pourrait enfin revenir sur Tingri, étape obligée vers l’Everest. C’est oublier que des dizaines de chiens errants vont hurler à la mort toute la nuit, relayés à l’aube par les moteurs des centaines de camions et de 4×4 qui assurent la jonction Lhassa-Kathmandou.
Au petit matin, dans le Tibet dévasté, ce ne sont que villes-fantômes, poussière et désolation. Entre 4.500 et plus de 5.000 mètres d’altitude, perchés sur les plus hautes montagnes du monde, seuls subsistent quelques villages de  » vrais  » paysans tibétains, regards profonds et sourire toujours lumineux, entourés de monastères dynamités ou détruits à coups de bazookas par l’envahisseur. Seule note de poésie : entre les pierres sans âge des ruines rongées par le froid et l’altitude, contre vents et marées, poussent, silencieux, des bouquets de jolies petites fleurs bleues, des myosotis, dont le nom anglais est : « forget me not… » (ne m’oubliez pas…)
Partout ailleurs, la misère. Partout, des centaines d’enfants livrés à eux-mêmes portant le petit dernier sur le dos, pieds nus, noirs de poussière, les yeux rouges brûlés par le soleil, qui vous tirent le bras et vous implorent, espérant quelques yuans.
Marché financier d’un milliard de chinois oblige, le sort du Tibet n’intéresse toujours pas, 50 ans après, les grandes puissances mondiales. Même si la cause tibétaine émeut un nombre croissant d’entre nous, à moins d’un miracle – et il faut continuer de croire aux miracles – le Tibet sera bientôt entièrement rayé de la carte dans l’indifférence quasi générale. A force de stérilisations, avortements forcés et d’une colonisation chaque jour plus grande (les Chinois représentent déjà plus de 60 % de la population), les Tibétains deviennent une minorité dans leur propre pays.
La culture tibétaine continuera de survivre (et se développer ?) en Inde, au Népal, aux Etats-Unis et en Europe, mais plus au Tibet.
Pendant ce temps et depuis fin juin 2001, les Chinois passent à la vitesse supérieure : ils ont entrepris la construction de la plus longue et la plus haute ligne de chemin de fer du monde, à plus de 4.000 mètres d’altitude. Objectif « avoué » : amener plus de 20 millions de chinois au Tibet, qui, faute d’infrastructures suffisantes, s’y rendent pour l’instant comme chez eux, comme nous allons en week-end à la mer ou à la campagne.
Aucun des Tibétains rencontrés au Tibet ne connaît le concept de « Tibet-Libre ».
La plupart sont nés dans un pays déjà occupé par l’envahisseur Chinois.
« Free-Tibet » restera peut-être, pour certains, en Occident, un idéal purement philosophique en décalage avec la réalité du terrain.
Vous voulez qu’un Tibétain mondialement connu, auteur d’un livre à succès et proche de Sa Sainteté prie pour votre grand-mère, même morte il y a plus de cent ans ?
Pas de problème : il s’occupe de tout, moyennant l’équivalent de 1000 euros en liquide et en une fois !
Dalaï-Lama, reviens vite, ils sont tous devenus fous.
N’ATTENDONS PLUS D’ÊTRE VAINCUS POUR CHANGER
Le hasard n’existe pas. Les raisons de l’invasion du Tibet par la Chine ne sont pas le fruit d’une quelconque injustice divine, mais bien le résultat de plusieurs facteurs qui s’additionnent.
Politiques et historiques, d’abord : le Tibet, n’a-t-il pas, lui aussi, annexé dans le passé une partie de la Chine ? N’est-il pas écrit que chacun de nous récolte ce qu’il sème ?
Stratégique, ensuite : qui s’approprie le Toit du Monde espère bien dominer le monde.
Economiques, enfin : déforestation massive, exploitation à grande échelle des ressources pétrolières avec la construction d’un pipe-line de 4.200 km reliant la Chine au Tibet (cautionné en partie par BP), du lithium et de l’uranium – le Tibet est en passe de devenir la poubelle à déchets nucléaires de la Chine, polluant en même temps quelques-uns des plus grands fleuves de la planète, qui prennent leur source en Himalaya (Indus, Gange, Brahmapoutre), menaçant ainsi tout ou partie de l’Asie.
Mais au delà des causes tangibles de cette invasion et de cette gigantesque catastrophe écologique passée sous silence, il en est une autre (moins connue sans doute) tant symbolique qu’humaine et spirituelle : la fermeture trop longue du Tibet sur le reste du monde.
En effet, qui se ferme prétend se protéger. Mais qui se protège s’enferme et se sépare. Et qui se sépare est, à terme, condamné à souffrir et à mourir.
Le peuple tibétain en fait plus que jamais encore l’intolérable et insupportable expérience, lui qui, fort d’un passé qui se perd dans la mémoire du temps, ne s’est ouvert officiellement au monde qu’au début des années 80 pour préserver, coûte que coûte, son patrimoine et ses traditions multi-millénaires.
Les Chinois n’ont pas pris la peine de frapper doucement à la porte : ils l’ont fracassée et mis en marche un génocide de plus.
Or, ce qui est vrai pour un peuple l’est aussi pour chacun d’entre nous, puisque c’est nous qui faisons les peuples. Il vaut mieux, comme toujours, prévenir que guérir : si nous n’allons pas de nous-même vers le changement, tôt ou tard, le changement ira à nous, brutal, implacable.
N’attendons donc plus d’être vaincus pour changer : tirons individuellement et collectivement la leçon de la trop cruelle et épouvantable expérience tibétaine, en nous ouvrant chaque jour d’avantage aux autres et au monde qui nous entoure. Et continuons d’oeuvrer concrètement pour la libération et la survie du Pays des Neiges (aidons les Tibétains au Tibet en allant sur place, conformément aux injonctions du Dalaï-Lama). En aidant l’autre, nous nous aidons nous-même, nous qui, au-delà des apparences, sommes tous reliés les uns aux autres.
L’ouverture contrainte du Tibet sur l’Occident illumine aussi un autre de nos manques passés : la tyrannie du mental sur le coeur. L’Orient, symbole du coeur et l’Occident, symbole de la tête, doivent marcher aujourd’hui main dans la main pour pouvoir collaborer et évoluer enfin vers l’humanité de demain.
Ouvrir son coeur et son esprit est tellement plus naturel que les fermer…
S’ouvrir, c’est bannir peu à peu toutes nos peurs pour redevenir libre : peur du microbe (cette peur de l’autre), de la souffrance, de la maladie, peur de manquer, de l’inconnu, de la vieillesse et de la mort.
S’ouvrir pour s’enrichir, s’ouvrir pour apprendre à recevoir, s’ouvrir pour se relier ou s’ouvrir pour renaître à la vie, c’est un fait : le 21° siècle se fera par l’ouverture aux autres ou ne se fera pas.

Texte et photos de François-Xavier Prévot.

PREVOT François-xavier