Tandis que l’esprit de la ville s’éloigne du négoce et de la royauté pour devenir ouvrier et communiste, Marseille entre dans la IIIème république puis dans le XXème siècle. Ce début de siècle, apporte la voie de la purification au Vieux-port. La création du premier réseau d’égouts de la citée permet au port de cesser d’être le cloaque récepteur des immondices du centre ville et de commencer, enfin, à s’assainir. Marseille entra dans la deuxième guerre mondiale avec la réputation d’une ville dangereuse et dépravée. La ville paya un lourd tribu à la deuxième guerre mondiale. Victime de sa mauvaise réputation, les Allemands étaient convaincus que Marseille était un repère insalubre de bandits et un foyer d’abâtardissement pour la future race aryenne. Ils se méfiaient de cette ville qui aurait pu fédérer les résistants de Provence et de Méditerranée et ouvrir, ainsi, un nouveau front pour l’Europe conquise. L’occupation allemande de Marseille ne fut pas de tout repos. Les sabotages et actes de résistance étaient nombreux dans cette ville amoureuse de la liberté et acharnée à défendre son indépendance. Le quartier du Panier, bordant la rive nord du port, et le dédale de ses rues moyenâgeuses était devenu le repère de tous les résistants de la ville, une plaque tournante du marché noir et un refuge pour les déserteurs de l’armée du Reich. Les Allemands ne tergiversèrent pas longtemps. En Janvier 1943, ils organisèrent une immense rafle dans les quartiers entre l’Hôtel de ville et la Cathédrale. Vingt mille personnes furent chassées de chez eux en plein hiver. Après le pillage méthodique, ils rasèrent littéralement le quartier, laissant derrière eux quatorze hectares de ruines fumantes. Selon la propagande de l’époque Marseille la mafieuse était assainie. Au total, cinq cents marseillais sont morts dans les camps nazis. . . pour l’exemple. Cette profonde déchirure dans le coeur ancestral de la ville a longtemps traumatisé les Marseillais. Puis Marseille fut libéré par les armées du débarquement de Provence. Elles entrèrent dans la ville juste à temps pour sauver quelques centaines de résistants espérant déloger vingt mille soldats allemands solidement retranchés sur les hauteurs de la ville. Dans la seconde partie du XXème siècle, le trafic du port de Marseille connut une période de déclin due à la perte des colonies. Il fallut attendre l’avènement du nouveau commerce du pétrole pour que Marseille retrouve son rang de port international. Marcel Pagnol, l’enfant du pays, gagna la célébrité avec la trilogie marseillaise. Ces films donnent à Marseille une nouvelle image, certes par trop débonnaire, mais contribua à adoucir le regard de ces contemporains sur la cité phocéenne. L’enfant du pays donna à Raimu le rôle de César, le patron du Bar de la Marine situé sur le Vieux-port. Dans la trilogie, Escartefigue était le capitaine du Ferry boat. Ses films sont un témoignage du Vieux-port et de la vie marseillaise de l’époque. Comment oublier cette scène de César pendant laquelle le trafic autour du port est complètement paralysé par une partie de boule d’une importance capitale pour les protagonistes ? Le Vieux-port ne changea plus de visage. . . du moins en surface. En 1967, un tunnel routier sous-marin fut construit pour relier les deux rives du Vieux-port. Une véritable délivrance qui désengorgea aussitôt le centre-ville. Le Vieux-port se transforma en un lieu agréable et aéré où les Marseillais ne manque pas de flâner. Après un bon repas pris en terrasse d’un des multiples restaurants, qu’il est bon de marcher, sous le soleil, en admirant le reflet des bateaux tout en écoutant le claquement de leurs drisses sur les mats ! Aujourd’hui, au XXIème siècle, La rive sud du Lacydon s’appelle désormais le quai de Rive neuve. Les bassins des anciens arsenaux de Louis XIV ont été comblés pour former une place piétonne appelée le cours d’Estienne d’Orves. Les salles de certains restaurants de cette place sont les salles voûtées des anciens arsenaux. La rive nord s’appelle désormais le quai du port. L’hôtel de ville est toujours là. Il continue de voir passer les maires de la ville. Les deux forts de part et d’autres du chenal ont toujours été occupés par des hommes en armes. Aujourd’hui, l’armée continue de les utiliser comme garnison. Ils s’embrasent tous les ans, pour le feu d’artifice du 14 juillet. L’église Saint-Laurent et l’abbaye de Saint-Victor officient tous les dimanches et célèbrent mariages et baptêmes tous les samedis. Elles continuent de veiller sur le port et sur ces activités toujours diverses et multiples. La pêche bien sûr avec le marché aux poissons quotidien sur le quai des belges, mais la plus grande part de l’activité du port est la plaisance. Les places sur les pannes se vendent à prix d’or où se lèguent de générations en générations. Le « Ferry Boat » est toujours en fonction et ne sert pas que pour les touristes. Le port est bien sûr un haut lieu du tourisme avec son histoire visible à chaque regard. Il permet aussi de prendre les vedettes vers les îles du Frioul, vers le château d’If ou vers les Calanques. Mais c’est la nuit que le vieux port connaît sa plus grande affluence. Outre les nombreux restaurants, les bars et autres « pubs » sont le point de rendez-vous obligatoire avant les boites de nuits nombreuses autour du port qui n’est plus alors si vieux que ça. Ce soir, c’est jour de match. Tous les bars du port ont fait le plein de supporters. Depuis des années, le port vibre au rythme de l’OM. Quelque fois, lors des matchs de gala, devant l’OM café, le temple de la nouvelle religion de la ville, un écran géant est dressé sur le quai de la Canebière. Le port est, alors, envahi d’une foule hétéroclite réunie autour d’une même passion. La journée est souvent bien plus calme. Le Vieux-port est un des lieux de promenade le plus appréciée. Quelle que soit la saison, les Marseillais aiment à se promener le long des quais, respirer l’air iodé et admirer le chatoiement des couleurs des bateaux dans l’eau du port. Il est, à la fois, source de paix intérieure et le reflet de l’humeur du temps. Les jours de mauvaise météo, ses eaux habituellement vertes se colorent en bleu parsemé d’écume. Curieusement, la plus mauvaise saison est l’été. L’eau du port ne suffit pas pour apporter un peu de fraîcheur à l’air ambiant surchauffé. En cette saison, tout comme les plages, le port est abandonné aux touristes. Il faut attendre le soir pour voir les Marseillais débarquer sur leur port. Pour profiter pleinement, les saisons intermédiaires sont idéales. En revanche, beaucoup ont une tendresse particulière pour l’hiver. Les journées ensoleillées attirent un plus petit nombre de promeneurs qui viennent respirer la douceur clémente et miraculeuse des heures de l’après-midi. Pour découvrir le port dans son ensemble, il existe plusieurs points de vues, tous illustrés par des photos composants le reportage. Le point de vue depuis le parvis de l’église Saint-Laurent est situé à l’entrée du port, près de la tour carrée du Roi René. Il offre un panorama complet du port avec en vedettes : le fort Saint-Nicolas et l’abbaye de Saint-Victor. Le deuxième est le point de vue depuis le parvis de l’abbaye de Saint-Victor. Il permet un plan plus rétréci mais plus profond. De cet endroit, il est possible de voir simultanément, l’église Saint-Laurent, l’ensemble et même l’intérieur du fort Saint-Jean et la récente cathédrale de la Major, de style néo-byzantin. Au-delà, s’étend le port dédié aux voyages en Méditerranée et le reste de la rade de Marseille. La vision depuis la panne d’honneur du quai des Belges est surprenante. Elle permet de voir l’axe du port au ras de l’eau. C’est ici que les grands navires prestigieux, goélettes, navires écoles ou les bâtiments militaires sont arrimés. Mais la vue la plus étonnante est celle que l’on peut voir depuis le palais du Pharo. De ce promontoire, la vue est plongeante. Il est possible de voir l’intégralité du port jusqu’à la Canebière d’un coté et toute la rade de Marseille jusqu’à l’Estaque de l’autre. L’endroit est idéal pour observer le ballet incessant des bateaux entrant et sortant du port. Tels d’esthètes sentinelles, on peut rester des heures entières à contempler ce spectacle fascinant, sans cesse renouvelé. A la lecture de l’histoire du port, et au-delà, de la ville, on comprend mieux le caractère exubérant et indépendant des marseillais. Des nombreux sièges et fléaux qui ont ruiné la ville, ils ont gardé la paranoïa et le complexe de persécution. Mais, toujours, avec obstination, la ville s’est relevée pour à nouveau prospérer. Il en reste la fierté et la persévérance. Du soleil, ils ont hérité la nonchalance, la vitalité et l’optimisme. Des périodes de puissances passées, les Marseillais ont gardé dans leurs gènes une arrogance et une fierté exubérante. Il faut bien comprendre que depuis la création, en 600 av J.C. jusqu’à la fin du XVIIème siècle, Marseille a toujours été plus ou moins indépendante et autonome. Défiant l’autorité au cours des âges, qu’elle soit de rois ou d’empereurs, ils en ont conservé le rejet des institutions et des lois édictées ailleurs qu’ici. Il y a, à peine, trois cent ans que Marseille est française sans jamais se sentir autrement que marseillaise. Vingt trois siècles de combats, de prospérité ou de disette, de victoires ou de défaites, de despotismes ou de république en étant maître de son destin laisse forcement des traces dans les mentalités et même dans leur patrimoine génétique. Il y a un héritage marseillais, un héritage de la différence. Il est fait de tout cela. Ces 2600 ans d’histoires sont notre héritage. Il est atavique et indissociable de chaque marseillais. Voilà, je vous ai parlé de ma ville et de ces 2600 ans d’histoire qui m’appartiennent. Je vous ai parlé de son Vieux-port, qui est le livre de son existence, pour qui sait regarder. Tout ce temps fut nécessaire pour lui donner sa forme et sa grâce actuelle. Quel visage aura-t-il dans 2600ans ? Texte et photos fournis par Alain GIMENEZ.

GIMENEZ ALAIN