Dimanche 27 décembre, Atar , Mauritanie.
Pourquoi le Désert ?
Malgré l’angoisse inhérente à l’embarquement, c’est presque un soulagement de monter dans cet avion même si ma phobie du vol me colle la peur au ventre. Après l’effervescence un peu artificielle des fêtes de Noël, il y a comme une saturation de « trop plein ». . . de quoi, au fait ? Plus que tout :ASSEZ, me disais-je quand l’avion a décollé.
Assez de bruit et d’agitation ?
Assez d’efforts consentis et de ville ?
Assez de « je dois » et de « il faut » ?
Assez de « choses » reçues, données ou achetées ?
… ou d’actions répétées jour après jour au milieu de tant d’autres, tendues vers l’OBJECTIF, puis d’objectif en objectif, la perte du sens… Le désert, lieu par excellence dans la représentation occidentale de purification spirituelle et de régénérescence mentale est-ce un mythe ou l’expérience d’une tradition à redécouvrir ? Quelle est la part d’illusion quand on entreprend un voyage à la croisée de la géographie et du spirituel ? De Théodore Monod et de St Jean du désert.
Au cours du vol, je quitte peu à peu l’inquiétude pour rentrer lentement dans une douce apesanteur. Je m’endors et à mon réveil, l’avion survole déjà le Sahara ; je vois par le hublot le tapis de sable qui moutonne à perte de vue et la lumière qui ricoche par éclat sur les dunes avant de se diffuser en vagues de minuscules étincelles pailletées.
A l’aéroport d’Atar, descente d’avion, le soleil nous frappe en pleine tête. Quelle gifle le contraste cinglant de cette plaine terreuse et monotone avec ce ciel d’un bleu qui retourne l’âme. L’interface entre les deux, comme une fracture entre le ciel et le terre, déchire le paysage dans un contraste saisissant au regard. Les habitations ocres, moulées comme des cubes, des pâtés de sable bien alignés, dont aucun ne ressemble à l’autre, se fondent en douceur dans la platitude de la perspective.
Un guide nous attend, il va nous conduire à la caravane avec quatre autres français, qui comme nous, mon compagnon et moi, ont choisi une version intimiste du voyage avec un groupe très restreint. D’ailleurs une fois dans le désert, à part les Maures eux-mêmes dans les villages traversés, on ne croisera plus aucun occidental. Le désert est « grand ».
Avant le départ nous faisons une halte dans une auberge de la ville pour le repas et le repos. La Mauritanie tient plus de l’Afrique que du Maghreb. On le sent surtout dans la rusticité du mode de vie et des intérieurs où le dénuement africain est présent Je comprends soudain pourquoi on la nomme « la porte de l’Afrique ».
Le repas est rythmé par le rituel du thé, 3 fois préparé, 3 fois servi, 3 fois bu. Il en sera ainsi, dans le désert aussi et à chaque pause de la journée, à chaque moment convivial. En substance, au travers des 3 nectars se révèle une parole de la sagesse du désert.
… le premier est amer comme la vie.
… le second est fort comme l’amour.
… le troisième suave comme la mort.
En effet, le thé change de goût et d’âpreté au fil des infusions, offrant une dégustation de plus en plus subtile à la bouche, et de thé en thé, le voyage nous conduira sur la route de ses saveurs, toujours renouvelées par le savoir-faire des Maures, qui mettent leur hospitalité dans la perfection de sa préparation. Art de vivre à part entière, la cérémonie du thé existe autant pour elle-même que pour la dégustation. En silence, le Maure qui officie transvase d’un verre à l’autre le liquide brunâtre, jusqu’à la création d’une mousse vaporeuse. Dans le désert, cette coulée de thé d’un verre à l’autre s’écoute comme une musique, comme le murmure de l’eau là où il y en a si peu. Le temps de la préparation étiré plus ou moins selon le moment de la journée s’éternise le soir, à la veillée, quand la fatigue et le silence creusent les corps et les esprits : les yeux se perdent alors à suivre la cascade d’eau verticale, de verre en verre, comme un chef-d’oeuvre de patience, et l’observation de rituel, de simple curiosité culturelle au début, devient contemplation dans laquelle l’être tout entier est absorbée. Est-ce le mantra des hommes du désert ?
Notre premier repas à l’auberge, du poisson farci aux légumes, est un des rares plats locaux que nous goûterons avant les assortiments sobres de la caravane. C’est ainsi, on ne part pas dans le désert pour manger et c’est le partage plus que la nourriture qui fera la saveur des repas. Puis c’est la sieste avant le départ dans une chambre rudimentaire percée par la lumière crue du couloir ajouré, malgré les murs aveugles pour garder la fraîcheur.
Nous passons les heures qui suivent dans le 4×4 : L’exercice est violent car les soubresauts de la voiture sur la piste accidentée sont autant de coups et de chocs dont nous assomment en retour la vieille carcasse à laquelle nos mains se cramponnent. Après 3 ou 4 heures de voiture, nous arrivons complètement perclus au campement ; là, la caravane et les chameliers nous attendent. En cours de route, lors d’un arrêt, dans un accès d’enfance, je me suis jetée du haut d’une dune en roulant sur moi-même du sommet jusqu’en bas : mal au coeur au moment où il le fallait le moins, la reprise de la route, et nausée jusqu’à l’arrivée.
La nuit est proche ; nous instaurons le rituel qui se répètera tous les soirs au gré de notre avancée : La recherche, pour chaque duo, d’une dune confortable et abritée pour passer la nuit en toute intimité dans nos duvets.
Les chameliers font le feu, installent des tapis autour du foyer où nous nous allongeons ; c’est à peine si nous conversons à voix basse, impressionnés par l’épaisseur du silence sur lequel s’harmonisent les murmures des Maures dans une langue aux accents de mélopée. Gagnée par la fatigue, je m’endors au son du crépitement des flammes alors que le silence, comme la nuit, s’est naturellement imposé. Pas longtemps car bientôt, quelques enfants d’un village voisin nous rejoignent, attirés par la curiosité que représentent peut-être les étrangers que nous sommes et aussi par la pratique du partage de nourriture des repas dans le désert ; ils savent que sans nul doute, un peu de ce repas leur échoira. Puis plus tard, après une veillée où les pépites tintinnabulantes de leurs rires se mêlent à la musique du crépit du feu au centre de notre ronde, ils repartent en direction de leur village ; on les voit longtemps s’éloigner dans la plaine vaste éclairée faiblement par la lune décroissante ce jour là. Leur petite silhouette s’évanouissant dans la grande nuit, que moi, citadine et cuirassée de peurs, je ressens comme menaçante. Une heure de marche a dit Brahim. Mais de quoi auraient-ils peur ? Y a t-il un danger qu’ils doivent redouter ? Ou est-ce les contes de mon enfance et ma propre peur du vide – ce que je juge être vide – qui font surgir ces chimères de terreur ? Ce qui est pour moi un milieu hostile parce qu’étranger et sans repères, est pour ces enfants du désert un espace familier et maîtrisé par une connaissance que je n’ai pas.
La première nuit à la belle étoile comme cela se dit si justement m’impressionne beaucoup. Je me réveille souvent et au lieu de l’obscurité d’une pièce close, les yeux s’ouvrent sur la voûte étoilée qui me rappelle les peintures du ciel dans la cosmogonie de Noût, Reine du ciel, de la vallée des rois en Égypte. Un bleu obscur, opaque, ténébreux, un fond violet, inimitable sur lequel s’accrochent des étoiles de lumière d’or, indéfinissables de beauté.
Le lendemain matin, mon compagnon se lève en même temps que le soleil pour photographier les heures d’or, quand la lumière du soleil levant couvre le sable d’une aura de paillettes scintillantes, une vraie grâce pour le photographe voleur d’éphémère.
Dans le désert, le lever est rude, surtout quand le vent en battu nocturne, accompagne la baisse spectaculaire des températures. Les pieds sur le sable glacé me donne l’impression de marcher sur la banquise confirmant que les nuits sont fraîches. Il faut s’habiller vite en serrant les mâchoires ou en poussant de petits cris pour se donner du courage. Puis remballer le matériel et rouler les duvets sans le sable qui s’est engouffré la nuit dans tous les interstices, y compris le nez, la bouche et le coin des yeux exposés aux quatre vents du dehors.
Puis, les sacs sont portés aux pieds des chameaux afin de les faire charger pour le voyage du jour. C’est la grande messe de « rouspettements » des chameaux qui protestent par principe pendant que les chameliers placent les chargements sur leur dos. Matinaux, ils ne nous ont pas attendu pour se mettre en train, et le petit déjeuner, qui nous attend près de l’unique tente du campement à l’usage d’abri de cuisine, est un vrai réconfort dans le froid de l’aube. Curieusement, plus proche d’une culture de survie, les petits moments de la vie ont la saveur de l’essentiel. Que se soit, le repos de nos corps éreintés après la marche de la journée, le goût du pain craquant et chaud cuit dans le sable, ou celui de l’eau bue fraîchement tirée du puit. Qu’y a t-il de plus important ? A-t-on besoin alors de chercher la paix de l’esprit ?

C’est là que je perds pour ainsi dire la notion du temps. Car aujourd’hui ces sept jours de marche dans le désert n’en forment plus qu’un seul dans ma mémoire, avec un départ, un cheminement et une arrivée. Sept jours pour se perdre. Sept jours pour se trouver. Je n’ai rien noté. Je ne suis pas partie dans le désert pour avoir des repères, mais pour vivre une expérience. Et au moins autant par amour des paysages et des grands espaces qui déroutent nos habitudes. Au début, quand quelqu’un – pas moi – posait la question « où sommes-nous ? » en pointant la carte, Brahim, le guide paraissait peu empressé de répondre, subitement évasif et sibyllin ; son signalement n’apportait pas plus de précision à ce que nous savions déjà : quelque part perdu dans les dunes de Lek Leva, ou contre le plateau de l’Adrar. Le temps retourne au temps et ce qui fait référence dans nos villes n’a plus cours dans le monde des dunes.
Le guide, Brahim, est discret et présent. Il passe plusieurs mois par an dans le désert dont l’empreinte subsiste, dans ses phrases ponctuées de silences, dans ses gestes déployés dans la lenteur, dans son pas constant sans être pressé. Pendant ces quelques jours, nos vies sont entre les mains d’une certaine façon de ces hommes qui connaissent les secrets de la survie dans le désert. Cela parait si facile de les suivre. C’est surtout, me semble t-il, une magnifique expérience de lâcher-prise car leurs pas guident les nôtres. C’est la marche sans la prise d’une quelconque décision sur la direction à prendre. C’est la vie sans l’interférence du choix. C’est la parenthèse du « il faut », c’est l’abandon dans la confiance.

Pareillement, je suis presque étonnée d’éprouver ce sentiment de sécurité qui m’habite la nuit en plein désert. Une nuit, pourtant, mes rêves débordent mon imaginaire dans un délire onirique à demi éveillé, je « vois » l’ombre des djinns, se profiler sur le sable éteint, j’ « entends » leur horde tonitruante comme un essaim fracassant, une tempête de cris qui poignarde le silence. Victor Hugo, maître de mes rêves ?

Dans le désert, j’ai, je crois, abandonné ma peau de souci. Est-ce cela le sans souci du pèlerin ? Parce qu’il n’y a pas de but ? Ou parce que chaque pas est le But. Il n’y a rien à atteindre sinon le désert. Il n’y a rien à faire sinon marcher. Les pensées passent, défilent, s’enchaînent, s’emboîtent et paraissent de moins en moins importantes face à ce qui est : l’instant présent. Elles deviennent pour ainsi dire comme le sable sur lequel nous marchons, des grains qu’on ne peut compter, à la fois socle compact qui porte le poids de l’être et poussière aérienne que le vent balaie. Parfois, par rafales, le vent agite ces nuages ocres qui tournoient et brouillent notre vue, au point de perdre le sens de la marche, subitement déboussolée par ces essaims fous qui s’enroulent en spirale autour de la tête, s’immiscent par les lèvres, brouillent la vue jusqu’à la cécité, saturent l’air jusqu’à l’étouffement. Puis le vent se calme, il finit toujours par tomber, et le sable aplani cesse d’être un obstacle pour avancer. Dans cette marche, il en est de même des pensées brassées comme la mer brasse les vagues ; j’ai l’impression que certaines affleurent de loin, des profondeurs obscures de l’inconscient. Il y a celles, les tristes, qui parlent de mort et de finitude, en écho à ces paysages millénaires qui, eux parlent d’éternité et d’infini. Et puis, il y a celles, qui drainées par l’énergie de la marche, irriguent tout le corps d’une irrésistible puissance. La vie au coeur de la sensation, non plus pensée mais sentie à l’état pur dans un corps en paix. Tout est simple lorsqu’on est sans attente. Je chemine, voilà tout. Je me sens en phase avec ce qui est devant moi.
Ici, on n’attend rien de moi. Sinon que je marche. Mais, c’est surtout moi qui n’attends plus rien. Je me suis soustraite aux obligations de ma vie urbaine mais le désert aussi a ses règles. Il faut marcher. Se mettre en route. C’est par-là sentir à chaque pas que la vie est mouvement. Juste marcher. Juste respirer. Un pied devant l’autre. Rien ne me manque. Aucune envie autre que celle qui guide mes pas. Je ne parle plus. Ce sont les paysages qui me parlent. Je les laisse venir à moi sans jugement de j’aime ou je n’aime pas. Ils sont. Je suis.
En cela, le désert est peut-être le parcours allégorique de la vie. En cela, le désert est une traversée de l’être, un voyage extérieur qui devient de plus en plus intérieur. Et sans doute cette proximité avec notre centre, l’être en nous, nous ouvre grand les yeux sur cette beauté, cette fleur d’or telle une rose des sables inopinément surgie. La rencontre tonitruante du silence et du vide. Et dans cette rencontre, le Sahara a fait son oeuvre : l’épuration.

Veronique Ridao