Le mythique temple d’Abou Simbel aurait pu simplement augmenter la longue liste des temples et mausolées édifiés par la prolifique civilisation de bâtisseurs égyptiens. Cependant, ce temple connut deux vies et deux destins différents.

Sa première naissance se situe pendant le règne de Ramsès II dans la période appelée :  » Nouvel empire  » de l’Égypte antique. Il fut construit entre 1290 et 1244 avant JC. Il était dédié à Amon-Rê, Amon-Ptah et Ramsès lui-même, déifié de son vivant. Le site est constitué de deux temples distincts, séparés de 50 mètres. Le temple principal glorifie Ramsès et ses campagnes victorieuses contre les armées Hittites et la célèbre bataille de Qadesh. Le deuxième temple quatre fois plus petit est consacré à son épouse Néfertari.

La façade du grand temple, dédié à Ramsès, est à la mesure du grand roi conquérant. Elle mesure 33 mètres de haut sur 38 de large, entièrement taillée dans le flanc de la colline. Quatre statues de 20 mètres, chacune à l’effigie de Ramsès, accueillent le visiteur écrasé par tant de grandeur. Ramsès a voulu être représenté à chacune des étapes de sa vie mortelle. Il porte la couronne double celle de souverain de la haute Égypte et de la basse Égypte. Malgré les dimensions, l’ensemble est harmonieux. Étrangement, il incarne à la fois la puissance du roi et dégage une sorte de bienveillance accueillante.
Lorsque le visiteur parvient à dégager son regard de l’emprise des colosses, il peut voir bien d’autres détails. Par exemple, les trônes sont gravés de Hiéroglyphes et décorés de reliefs représentant les hauts faits de Ramsès. Disséminés entre les colosses, toutes sortes de personnages sont représentés à différentes tailles, tout en étant bien bien sûr plus petite que le pharaon lui-même. Les plus grandes sont sa femme Néfertari et sa mère Touya. Les autres appartiennent à la famille royale. Les observateurs équipés pourront apprécier, les 22 babouins alignés constituant le faîte de la façade représentant les 22 provinces égyptiennes.
L’entrée du temple se situe entre les deux colosses centraux. L’instant du passage est un moment d’intense émotion. C’est un mélange de crainte respectueuse et de défi à la puissance et à la volonté du roi. Au moment du passage, nul ne peut s’empêcher de craindre que l’un des colosses ne se lève pour nous interdire l’accès du temple, sur les ordres de Ramsès qui nous en aurait jugé indigne.
La première salle est la grande salle hypostyle. Les murs sont entièrement décorés de reliefs représentant les victoires de Ramsès et de ses armées. Cette pièce donne accès à six autres pièces secondaires situées de part et d’autre. Ces six salles de stockages sont aujourd’hui complètement vides. L’axe central débouche sur une autre salle hypostyle plus petite. Cette salle est décorée de scènes représentant Ramsès et Néfertari en présence des dieux. Les reliefs, plus spirituels, représentant les barques solaires et des scènes d’offrandes annoncent la salle suivante. Le sanctuaire ou saint de saints abrite quatre statues taillées dans la roche. Il s’agit de Rê-Horakhty, d’Amon-Rê, de Ramsès et d’Amon-Ptah. Le 20 octobre et le 20 février de chaque année, les rayons du soleil parcourent les 60 mètres séparant la façade et le sanctuaire au fond du temple pour éclairer, tour à tour trois des quatre statues des divinités représentées. Ainsi le roi pouvait, deux fois l’an, se recharger avec l’énergie bénéfique de Rê. Le premier à être baigné de lumière est Rê-Horakhty suivi d’Amon-Rê pour finir par Ramsès. Selon la volonté de Ramsès, Amon-Ptah, restent délibérément dans l’ombre.

Le deuxième temple est dédié à Néfertari. Fait rarissime dans l’histoire, Néfertari est la seule femme mortelle à avoir un temple qui lui est dédiée et à posséder son nom inscrit dans un cartouche. Ce temple est construit selon le même principe que le grand temple. Toutefois, le saint des saints est constitué d’une seule statue de la déesse Hathor représentée sous la forme d’une vache protégeant une effigie du pharaon. Aucun jeu de lumière particulier n’éclaire le sanctuaire. Ramsès s’étant réservé l’exclusivité du phénomène. La façade est constituée de six statues. Deux statues de Néfertari divinisés sont encadrées par quatre statues de Ramsès.

Abou Simbel traversa les âges. Il connut le dernier déclin de l’empire du delta. Il vit tour à tour, son pays occupé par les Assyriens, les Babyloniens puis les Perses. Ensuite vint la conquête du grec Alexandre le grand. L’Égypte devint finalement une province romaine connaissant un dernier sursaut d’orgueil et de notoriété avec Cléopâtre. L’Égypte fut ensuite intégrée à l’empire byzantin avant de passer sous la domination Arabe puis Ottomane. Sans intérêt pour les civilisations qui se sont succédées depuis l’avènement des religions monothéistes, Abou Simbel et Ramsès tombèrent dans l’oubli et fut quasiment enseveli par les sables du désert. Loin d’être une finale fatalité, ce linceuil provisoire constitua une enveloppe protectrice : la matrice d’une seconde naissance future. A l’abri dans le ventre chaud et rond du désert, le grand roi attendait.

C’est au début du XXème siècle, que sa trace fut retrouvée. Une expédition britannique remit à jour ce monument, sans pour autant lui rendre vie. Juste une parenthèse artistique, le temps de créer une série de lithographie devenue mondialement célèbre.
Par delà les siècles, le souvenir du roi Ramsès-le-grand perdurait. Le sable du désert avait faillit. Alors, le destin, opiniâtre, décida de l’ensevelir une nouvelle fois. . . sous les eaux.

Quelque 2000 ans après la fin de l’empire du Delta, la vie des hommes a bien changée. Le progrès de la civilisation et l’augmentation de la démographie ont modifié le comportement et augmenter les besoins de la nouvelle humanité. Les exigences en énergie électrique et en irrigation de la population grandissante conduisent le président Nasser à décider la création du grand barrage d’Assouan. Il faut dompter les crues du Nil et collecter ses eaux si précieuses et source de vie. Au total, 24 temples nubiens vont être engloutis sous les eaux du lac Nasser. Ces temples Égyptiens pour la plupart mais aussi Soudanais, sont tous situés dans l’ancienne province de la grande Égypte : la Nubie. La position géographique d’Abou Simbel, situé à la frontière soudanaise, en fait le trait d’union entre les deux pays qui ne faisait qu’un sous le nouvel empire de l’ancienne Égypte.
Le chantier est qualifié, à juste titre, de pharaonique. La base du barrage d’Assouan est de 980 mètres pour une hauteur de 114 mètres et une longueur de 4 kms. Quarante millions de tonnes de béton sont nécessaires au barrage ; soit 17 fois le volume de la grande pyramide de Chéops. Les Égyptiens modernes ont fait mieux que leurs glorieux anciens. Les chiffres continuent à donner le vertige. Le lac ainsi créé est long de 500 kms et large de 10 à 30 kms. Il contient les cent milliards de mètres cubes annuels déversés par le Nil. L’ancien dieu Hâpy et ses crues dévastatrices, pourtant nourricières, est vaincu par les hommes modernes. Trois milles ans de civilisation furent nécessaires à ce prodige.
Le destin du roi Ramsès semble scellé. Mais l’inattendu se produit lorsque L’U.N.E.S.C.O. s’émeut du sort de ces temples. L’U.N.E.S.C.O. est à l’origine de la plus formidable initiative de sauvetage de l’histoire de l’archéologie. Tous les temples sont démontés pierres par pierres et remontés, ailleurs, à l’identique.
Le déplacement du temple de Ramsès II est le plus médiatisé, en partie à cause des derniers épisodes riches en suspens. La rapide montée des eaux nécessite la construction d’une digue particulière de 360 mètres pour isoler les salles intérieures encore présentes et permettre la fin des travaux de découpage.
L’œuvre est immense. Le temple d’Abou Simbel est tronçonné en 1036 blocs dont la taille peut atteindre 30 tonnes. Pendant ce temps une colline artificielle, reproduisant le site existant, avec des fondations en béton est créée 60 mètres plus haut.
La colline initiale, coiffant le temple, est mise en pièce, sans explosif, afin de préserver l’intégrité de l’ensemble, jusqu’à mettre à jour le toit des salles intérieures. Les façades et les successions de salles sont, ensuite, découpées, déplacées et déposées selon les mêmes axes sur la nouvelle colline. Mais la prouesse technique ne s’arrête pas là. Ensuite, une superstructure artificielle en forme de dôme est posée sur le temple. Pour finir le dôme artificiel est recouvert par les débris de l’ancienne colline qui retrouve, ainsi, sa fonction protectrice.
Le résultat apparent est identique à l’original… mais pas l’envers du décor.
L’itinéraire du retour, de toutes visites organisées, passe par l’intérieur du dôme. L’escalier montant permet de voir clairement, vers le bas les découpes irrégulières des toits des salles et vers le haut la voûte du dôme gigantesque sur lequel repose la colline. Cette structure fait, à juste titre, partie intégrante de la visite.

Le déplacement des 24 temples eut lieu entre 1963 et 1968. Trois ont été déplacés au Soudan dans le parc archéologique de Khartoum. La plupart sont restés en Égypte. Le destin de quatre d’entre eux est proprement incroyable et presque incongru. Ils ont été offerts au pays donateurs les plus généreux : Italie, Espagne, USA et Pays-bas.
Les sept temples et fortins, jugés mineurs ont été engloutis.
Voilà pour le sort des illustres pierres. Concernant les habitants des lieux submergés, la tragédie humanitaire est à la hauteur de ce formidable chantier. Les villages nubiens, situés entre la première et la deuxième cataracte ont définitivement disparus sous les eaux. Cent mille personnes ont été déportées soit en Égypte soit au Soudan. Chacun choisi, définitivement, la terre de son exode.

Pour Abou Simbel en particulier, trois milles hommes travaillèrent entre 1965 à 1968 à cette seconde naissance. La deuxième vie du temple est touristique. Abou Simbel est devenu le temple Égyptien le plus célèbre du monde, attirant des millions de visiteurs chaque année.
Ramsès II a remporté sa dernière bataille ; la bataille contre l’oubli.
Son nom a traversé les millénaires et son image a survécu.
Il est devenu éternel.

Alain Gimenez

GIMENEZ ALAIN