Fin de siècle à Beyrouth. Première partie.

Les armes se sont tues, et c’est une bonne chose.
Ces photos, déjà vieilles de huit ans, redeviennent malheureusement d’actualités. Ces images de la ville sont des fenêtres ouvertes sur le futur de la Beyrouth autant que sur son passé. Ce visage de Beirut était celui de l’espoir et de la reconstruction. Les derniers stigmates de la guerre civile qui avait déchiré le pays durant quinze ans s’effaçaient peu à peu quand le fracas des bombes a retenti de nouveau.
Ce conflit n’a rien à voir avec le précédent si ce n’est d’être né du même terreau, d’un même contexte. A cause des relations complexes entre les multiples parties, la délicate situation politique du Moyen-Orient pourrit sur place à force de laxisme et d’irresponsabilité. Les conflits larvés et les vieilles rancunes de l’Histoire se succèdent et se superposent en strates. Les couches les plus profondes servent de fertilisant aux conflits présents et l’ensemble se décompose comme du compost avec une odeur nauséabonde.

Ces photos ont été prises durant l’année 1998. J’étais alors employé par une cimenterie des environs de Saïda dans le sud du pays. Délaissant Beyrouth, ses hôtels de luxe et ses improbables embouteillages, j’avais choisi un petit hôtel proche de l’usine. Il était situé en bord de mer, un parmi les nombreux existant tout au long de la cote entre Beyrouth et l’extrême sud du pays. Un confort rustique voire approximatif mais offrant le plaisir incomparable d’être à la fois, à 100 mètres de la mer et de la piscine aux dimensions olympiques. Chaque soir, le réconfort d’un bain après le départ des estivants faisait oublier les dures journées de travail. Les compteurs de fatigue et de bien être s’équilibraient jusqu’à permettre le labeur du lendemain. Le soir, lorsque mon épouse et moi restions prendre le repas à l’hôtel, le spectacle toujours différent des couleurs du coucher de soleil aidait à attendre le repos du week-end. Le climat était clément. L’hiver frais, les étés torrides. Beyrouth était toute proche par l’autoroute encore en construction. Beyrouth : son front de mer qui me rappelait ma Marseille natale, son seul feu rouge anecdotique et décoratif que personne ne respectait. Des embouteillages certes, mais un joyeux bordel tout de même. Et partout cette nonchalance typiquement orientale que les barrages syriens ne réussissaient pas à gâcher. Bref, la vie était belle.
Aujourd’hui, je sais que cette côte qui m’a enchanté est maculée par une immense marrée noire qui s’éternise. A cause du blocus israélien, rien n’a été entrepris pour enrayer ce désastre écologique. Il est vrai que la couleur du littoral n’est rien comparée aux centaines de victimes innocentes de ce conflit. Mais savoir que Byblos, le port qui a vu naître le premier bateau de commerce au monde est englué dans le fuel fait quand même mal au coeur.

Le Liban est un tout petit pays de trois millions d’habitants. Il possède la plus grande diaspora au monde et une Histoire d’une richesse à peine croyable.
Les libanais sont affables, orientaux convaincus mais aussi définitivement méditerranéens. Longtemps appelée « la Suisse du Moyen-Orient », ce n’est pas par hasard que chaque habitant est un redoutable homme d’affaire. En fait, ils sont trois millions, descendants directs des premiers marins du monde lorsqu’il y a 5000 ans, le Liban s’appelait la Phénicie et rayonnait sur le monde civilisé occidental. Les libanais sont des marchands depuis l’aube des civilisations. Encore aujourd’hui, par fierté, ils déguisent volontiers une certaine misère derrière des apparences grandiloquentes ou une mendicité derrière une vente insignifiante et dérisoire. Par-dessus tout, conserver sa dignité et ne pas mendier. Mais attention ! Ils sont capables de vous vendre même ce qu’ils ne possèdent pas. Toujours avec le sourire car les libanais sont un peuple gai et heureux de vivre. Après quinze ans d’une guerre civile meurtrière, chacun d’eux se sent en sursis et remercie son Dieu tous les jours, d’être en vie. Des amis libanais me racontaient qu’au plus fort des conflits, ils avaient improvisé des discothèques dans les caves refuges. Rendez-vous compte ! Faire la fête sous les bombes ! Pour un occidental, cet optimisme force le respect.
Fier, optimiste et doué pour les affaires. Voilà le portrait robot d’un libanais. Fier de son pays, de son histoire et de son drapeau. Ce drapeau représentant les cèdres qui, autrefois, couvraient le pays et que les égyptiens utilisaient pour construire leur flotte naissante.

Pour bien comprendre la situation géopolitique actuelle, un peu d’histoire est nécessaire. Car les hommes modernes, leurs actes et leurs pensées sont les résultats de l’Histoire, de l’Evolution du genre humain même. Dans cette partie du monde, se sont croisé presque toutes les civilisations. Cette région du globe est intimement liée à l’histoire de l’Humanité. En voici un résumé local…

– De -3000 à -VIIème siècle, la Phénicie étend son influence à l’ensemble du bassin méditerranéen. La légende dit que le premier bateau de commerce a été mis à l’eau dans le port de Byblos, il y a 5000 ans.
– Nation vassale de l’Egypte puis des hittites, la Phénicie devient autonome aux alentours du Xème avant JC. A cette époque, elle possède la flotte la plus puissante du monde occidental. Les phéniciens fondent des comptoirs partout sur le bassin méditerranéen : Afrique du nord, Espagne, Chypre, Crète, Malte, Sicile, Sardaigne et Carthage.
– Au cours de l’antiquité, le pays se retrouve tour à tour sous la domination des assyriens, des babyloniens, des perses, des grecs, et des romains.
– Berceau du monachisme des chrétiens d’orient dès le 1er siècle après JC. De nombreux vestiges de monastères troglodytes existent encore dans le nord du Liban.
– La domination romaine s’exerce sur le territoire jusqu’à la mort de Théodose 1er en 395.
– Les territoires phéniciens sont intégrés à la province syrienne de l’Empire romain d’Orient ou Empire Byzantin jusqu’à la conquête de la région par les Arabes vers 636.
– Epoque des croisades. Entre la fin du XIème siècle et la fin du XIIIème, les territoires correspondants au Liban deviennent tour à tour possessions chrétiennes rattachées au compté de Tripoli ou province arabe jusqu’à la conquête des territoires correspondants au Liban par les Mamelouks venus d’Egypte.
– En 1516, les territoires correspondants au Liban sont intégrés à l’Empire Ottoman.
– Entre la fin du 17ème siècle et le début du 18ème siècle les tribus du Liban s’unifient et obtiennent l’indépendance.
– En 1853, le Liban autonome et la Syrie sont occupés par l’Egypte.
– Par la suite, le Liban est à nouveau sous la domination de l’Empire Ottoman.
– Durant la période 1860 et 1914, une province francophone autonome est créée. Elle est administrée par un gouverneur chrétien de nationalité ottomane.
– En 1918, le Liban est définitivement libéré de l’Empire Ottoman vaincu lors de la première guerre mondiale.
– En 1920, le Liban passe sous protectorat français.

C’est à partir de cette période que le destin de la Palestine, d’Israël et du Liban se croisent.
La Palestine a subi à peu près les mêmes dominations que son voisin libanais sauf pour la période entre -1200 ans jusqu’à l’avènement de l’Empire romain où la Palestine était sous domination hébraïque. De là vient le fond du problème et une partie des justifications des revendications israéliennes sur les territoires palestiniens. L’autre partie des justifications étant les références bibliques concernant le territoire du peuple juif. Il faut donc remonter presque à la genèse pour trouver la cause de ce conflit.
Après la fin de la deuxième guerre mondiale, la Palestine passe sous protectorat anglais.

Le nom d’Israël n’existe que depuis la création de son état. Le peuple juif a été chassé de ses terres après son insurrection contre l’Empire romain. Depuis cette époque et jusqu’au XXème siècle le peuple juif est dispersé de par le monde. La diaspora juive ne commence à s’organiser en réseau international que sous la pression de l’anti-sémitisme européen. De nombreuses organisations juives créent le mouvement appelé : Sionisme. Ils obtiennent de la Société des Nations, en 1922, un « Foyer National Juif » en Palestine, contre l’avis des Arabes palestiniens qui craignent d’être à terme dépossédés de leurs terres. L’histoire leur a donné raison…

A partir de cet évènement, l’histoire de ces pays devient commune et le problème dans cette région l’affaire de tous.

– Entre la première guerre et la fin de la deuxième la population juive de Palestine passe de 83 000 personnes à 650 000. Les causes en sont la natalité, la forte immigration et la fuite des survivants de la Shoah.
– En 1939, l’immigration juive en Palestine est stoppée par l’administration anglaise.
– Indépendance du Liban en 1943. Les troupes françaises quittent le pays.
– Après un conflit violent entre 1944 et 1946, les britanniques abandonnent la Palestine.
– 22 juin 1945, naissance de la Ligue Arabe. Elle comprend l’Irak, l’Egypte, la Syrie, la Transjordanie et… le Liban.
– En 1946, la Transjordanie gagne son indépendance. La Transjordanie désigne les territoires à l’est du fleuve Jourdain.
– En novembre 1947, l’ONU décide du partage de la Palestine entre un État juif et un État arabe, avec une légère majorité de territoire pour l’état juif. La Palestine, alors sous protectorat anglais, est divisée en deux état : l’un arabe correspondant à la Transjordanie soit l’actuelle Jordanie, à l’est du Jourdain et l’autre juif (Israël), à l’ouest du Jourdain.
– Entre la fin 1947 et le début 1949, l’État d’Israël est en guerre contre La ligue Arabe. Les cinq états arabes contestent son existence et envoient leurs armées dans le territoire attribué par le plan de partage de novembre 1947. La guerre se solde par la victoire du jeune état d’Israël qui en profite pour augmenter ses frontières en grignotant des territoires dans toutes les directions : vers la Transjordanie, vers l’Egypte et vers le sud Liban.
– Le nouvel État d’Israël est proclamé le 14 mai 1948 à 6 heures du matin. Quelques minutes après, les Etats-Unis reconnaissent la légitimité du pays.
– Le 26 avril 1949 le royaume de Transjordanie change de nom, et devient le « Royaume Hachémite de Jordanie »
– Durant l’année 1949, le déplacement des populations palestiniennes prend les proportions d’un exode. Cent mille réfugiés palestiniens s’installent au Liban. Un million cinq cent milles en Cisjordanie (partie de la Jordanie à l’ouest du jourdain.).
– Annexion de la Cisjordanie par la Jordanie, le 24 avril 1950.
– Au Liban, les milices ethniques se créent. Les chrétiens sont aux postes clés. De part la constitution, le président est toujours chrétien. Les conflits entre chrétiens et musulmans augmentent…

Suite dans « Fin de siècle à Beyrouth. 2ème partie.

Manzoni Christophe